LIVRE IV. — CHAPITRE IV
il avait professé la philosophie et se rendait à Rome appelé par le Saint. Au milieu de la traversée, il fut jeté par une violente tempête sur les côtes de Sicile. Là, il fut pris par des corsaires et emmené en Afrique. Notre Bienheureux Père en ressentit la plus extrême douleur; il se serait volontiers vendu pour le racheter. Il écrivit les lettres les plus pressantes au vice-roi de Sicile, son grand ami, et ordonna à tous les Pères de ce royaume de n'épargner aucune démarche, aucune dépense pour obtenir le rachat du captif. Afin de stimuler encore leur diligence, il commanda en vertu de la sainte obéissance aux deux Recteurs de Messine et de Palerme, de lui faire connaître chaque semaine par écrit tout ce qu'ils auraient fait à cet égard. Il plut à Dieu de couronner la patience du prisonnier plutôt que de consoler la charité du Saint. Avant la conclusion de l'affaire, le P. Guttan fut délivré tout à la fois des chaînes de l'esclavage et des liens de son corps.
Mais c'est envers les malades qu'éclatait surtout la charité d'Ignace. Il voulait être informé plusieurs fois par jour de leur état; et quelles que fussent les prescriptions du médecin, il exigeait des infirmiers qu'ils lui fissent savoir si elles avaient été exactement exécutées. S'il arrivait à ceux-ci, par négligence ou défaut de mémoire, de manquer en quelque chose à leur office, il les en punissait sévèrement. Le Ministre et l'infirmier avaient un jour oublié de procurer à temps à un malade la visite du médecin ; il les fit partir au milieu de la nuit, avec ordre de ne pas rentrer sans amener un médecin avec eux. L'heure étant trop avancée, ils durent se retirer dans un hôpital et y restèrent jusqu'au jour. Pour donner aux malades ce qui leur était nécessaire, il n'épargnait aucune dépense.
Deux novices coadjuteurs, l'un espagnol et l'autre français, étaient à peine entrés chez nous qu'ils furent pris de la fièvre. Il y avait alors un grand nombre de malades dans la maison, en sorte qu'on se trouva dans une
32 CHARITÉ d'iGNACE POUR LES MALADES
grande pénurie de chambres; de plus, la maison était pauvre et pouvait à peine suffire à l'entretien de tant de personnes. Quelques-uns proposèrent d'envoyer les deux novices à l'hôpital. « Oh ! pour cela, non, dit le Saint; il ne sera pas dit que ceux qui ont quitté le monde pour Dieu, ne trouvent point de place dans notre maison. Qu'on s'occupe de les pourvoir de ce qu'il faut, et Dieu, en leur considération, nous pourvoira nous aussi de ce qui nous est nécessaire. » Un autre Frère coadjuteur était malade. Le médecin avait prescrit je ne sais quel aliment plus substantiel. Le dépensier, invité à l'acheter, montra au Saint trois pièces de monnaie, en disant qu'il ne restait que cela, et que c'était à peine assez pour la journée. « Eh bien ! dit Ignace, qu'on les dépense pour le malade; nous, qui sommes bien portants, nous nous contenterons de pain. » Il arriva d'autres fois que, n'ayant plus aucun argent, il fit vendre les plats d'étain et les pauvres meubles de la maison.
Quelqu'un, sous l'influence du mal, se laissait-il aller à la tristesse et à la mélancolie, il envoyait quelquefois auprès de lui des novices qui savaient la musique, pour le récréer par des cantiques spirituels. Une des règles de l'infirmier était de choisir parmi les religieux de la maison ceux qui seraient plus agréables aux malades, et de les leur amener les uns après les autres, pour les visiter et pour les consoler. On ne saurait dire combien cette tendre charité apportait de joie à leur âme et de soulagement à leur corps. Il les assistait lui-même ; il leur parlait de Dieu avec une douceur ravissante. Si leur mal empirait, si on leur avait fait une saignée, il se levait jusqu'à deux et trois fois pendant la nuit, et allait sans bruit les visiter, dans la crainte que leurs bandages ne se fussent défaits, et que le sang n'eût recommencé à couler, ou bien qu'il ne leur fût survenu quelque autre accident. Quand l'extrême épuisement de sa santé et de ses forces lui eût persuadé de renoncer au Généralat et à l'administation des affaires,