LIVRE IV. — CHAPITRE IV
il ^e réserva le soin des malades. Il disait souvent qu'il devait à Dieu une grande reconnaissance pour lui avoir appris à compatir aux souffrances des autres, en le faisant lui-même beaucoup souffrir, et pour lui avoir enseigné par sa propre expérience comment il devait venir en aide aux maux du prochain.
Mais s'il exigeait de ceux qui étaient en santé beaucoup de bonté et de charité à l'égard des malades, il voulait aussi dans les malades une grande patience et une résignation pleine d'humilité entre les mains paternelles de Dieu. Si quelques-uns, par une délicatesse excessive, avaient peine à se prêter aux prescriptions des médecins, s'ils se plaignaient, se montraient mécontents des soins qu'on leur donnait, il essayait par des avis remplis d'une grande charité de relever leur courage, ou bien il dissimulait à propos et s'accommodait à leur faiblesse. Mais dès qu'ils étaient rétablis, il leur imposait une pénitence proportionnée à la gravité de leur faute.
Quelques-uns, au temps de la santé, s'étaient-ils montrés peu obéissants, importuns à leurs frères ou dominés par des passions trop vives, et Dieu paraissait-il les avoir livrés aux coups de l'adversité, comme ces bêtes sauvages dont on se rend maître qu'avec le bâton; Ignace, attentif avant tout au bien spirituel des siens, éloignait un peu cette main paternelle qu'il étendait si amoureuseme^it sur les autres, et il adressait pour eux au Seigneur cette prière de David : « Brisez le bras du pécheur. Conter e brachium peccatoris. — Ps. x, 15. »
3. Tels étaient les soins qu'il prodiguait au corps de ses enfants quand ils étaient malades; disons un mot de ceux qu'il avait pour leurs âmes, et de ses merveilleuses industries pour les garder du mal et les maintenir dans le bien, ou, s'ils avaient manqué en quelque manière, pour les corriger et les remettre dans la bonne voie. Son amour pour eux ne l'aveuglait point. Si on lui demandait H. 3
une chose que sa longue habitude de lire dans l'avenir lui montrait devoir être nuisible au solliciteur ou d'un fâcheux exemple pour les autres, il ne l'accordait jamais.
Le P. Nicolas Bobadilla, un de ses neuf premiers compagnons, occupait une chambre fort petite; il manifesta un jour le désir de l'échanger contre une autre un peu plus grande et moins incommode. Cela pouvait faire venir à d'autres la pensée d'essayer aussi de se soustraire aux inconvénients de la pauvreté. Ignace lui fit donc répondre que non. Bien plus, il lui commanda de se resserrer encore assez dans son étroit réduit, pour faire place à deux autres compagnons qu'il se proposait de lui adjoindre prochainement. Bobadilla obéit sans murmurer.
Il n'agissait pas toujours aussi sévèrement. Quand il avait affaire à des hommes moins avancés dans la vertu, sa manière de dire non était si douce, le non lui-même était si bien justifié, que loin de s'en aller tristes et mécontents, ceux qu'il avait refusés se retiraient plus satisfaits que s'il les avait exaucés. C'est que son refus n'était pas dur et hautain, comme celui de certains hommes plus jaloux, ce semble, de faire ostentation de leur autorité que de remplir un devoir dicté par la conscience. Il en donnait les raisons, il en montrait la parfaite équité, et plus d'une fois ceux qui avaient acccepté auprès de lui le rôle d'intercesseurs, allaient trouver ensuite leurs clients pour les consoler, et leur montrer par les paroles mêmes du Saint que l'insuccès de leurs démarches était dans l'intérêt de leurs âmes.
S'apercevait-il que les études étaient nuisibles à quelqu'un, qu'elles étaient pour lui une occasion de vanité, qu'elles l'entraînaient dans des nouveautés dangereuses et des opinions extravagantes, il l'en retirait aussitôt, quels que fussent d'ailleurs ses aptitudes et ses talents; car il ne suffisait pas, répétait-il souvent, qu'un religieux fût bon pour les études, il fallait encore que les études fussent bonnes pour lui.