‹ Saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de JésusChapitre 182 sur 305 · LIVRE V. — CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE V. — CHAPITRE XVIII

du prochain, pour leur faire comprendre qu'il leur manquait la qualité principale, l'esprit intérieur et la vertu, et qu'ils avaient tort de s'en rapporter uniquement aux avantages naturels. Sa manière de prêcher, disait le P. Lainez, ne connaissait ni les règles de Cicéron, ni celles de Quintilien ; et pourtant nulle parole, même soutenue par tous les artifices de l'art, n'égalait la sienne en efficacité. C'est que les choses n'ont de valeur qu'autant que Dieu leur en donne, et Dieu ne leur en donne qu'autant qu'elles s'unissent à lui, comme l'instrument à la main de l'ouvrier.

Pour celui qui fait profession d'esprit intérieur et d'oraison, il y a deux moments dangereux ; celui de l'abondance et celui de la disette, de la consolation et de l'aridité. La consolation peut nous inspirer de la vanité, nous faire croire qu'elle est le fruit de grands mérites, tandis qu'elle n'est en réalité qu'une aumône, accordée d'ordinaire avec plus de largesse aux plus pauvres en vertu et aux plus faibles. L'aridité peut au contraire nous porter à la tristesse, à la mélancolie, à la défiance, comme si Dieu s'était retiré de nous, parce qu'il ne nous montre plus son visage, ou comme s'il nous avait maudits, ainsi que le furent autrefois les montagnes de Gelboé, parce qu'il ne nous envoie plus la rosée du ciel. Or, pour ne pas sortir de la ligne du devoir dans ces deux situations si opposées, il faut que l'une vienne au secours de l'autre. Dans la désolation, nous nous souviendrons des consolations goûtées en d'autres temps; nous ne les méritions pas plus alors qu'aujourd'hui, mais il avait plu àNotre-Seigneur de nous regarder d'un œil favorable et de nous les accorder, comme ces maîtres qui jettent quelque morceau délicat au petit chien accroupi à leurs pieds et qui, les yeux sur tous leurs mouvements, le demande à sa manière. Dans la contemplation, nous nous rappelerons ce que nous sommes au temps de la sécheresse, et ce que nous serons encore, quand Dieu arrêtera le cours de ces douceurs, ear « s'il

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retient les eaux, dit Job, tout sera desséché, Si continuent aquas, omnia siccabuntur (1). »

Ayons grand soin dans la désolation, l'aridité et la tristesse, de ne prendre aucune détermination qui soit en désaccord avec les résolutions arrêtées au temps du calme et de la consolation. De même, quand notre cœur est inondé de la plénitude des délices célestes, gardons-nous soigneusement de toute promesse et de tout engagement précipités, d'une exécution difficile, et surtout de vœux immuables et perpétuels. Attendons que cette ardeur exubérante soit tombée ; nous pourrons alors nous engager avec la maturité de la réflexion, et non avec la fougue du sentiment.

C'est précisément parce que les hommes sont très difTérents d'eux-mêmes, suivant qu'ils se trouvent sous l'impression d'une passion violente ou dans leur état naturel, qu'Ignace n'ajoutait aucune foi aux promesses des religieux infidèles à leurs règles, quand il était obligé de les renvoyer de la Compagnie ; jamais il ne consentit à en garder aucun, quelles que fussent et leurs larmes et leurs protestations de mener à l'avenir une vie irréprochable. Il savait que ces grands sentiments, prompts à s'exhaler en belles paroles et en serments, sont comme ces torrents qui coulent avec une bruyante impétuosité , mais se dessèchent bientôt et redeviennent ce qu'ils étaient auparavant. Quelquefois pourtant il adoucit sa rigueur habituelle ; mais ce ne fut qu'après avoir imposé aux coupables de longs mois de pénitence, de lointains pèlerinages, des épreuves multipliées dans les hôpitaux publics et dans nos maisons, et s'être assuré que le changement de vie était stable et persévérant.

François Coster, novice et encore tout jeune, riait facilement, disposition très ordinaire chez ceux qui sont nouvellement au service de Dieu. Le Saint le rencontra un jour, le visage épanoui et riant tout seul ; il l'appela :

(1) Job. XII, 15.

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