LIVRE V. — CHAPITRE XVIII
« François, lui dit-il, j'entends dire que vous riez toujours. « Le novice baissa iS tête, et s'apprêtait à recevoir avec humilité une sévère réprimande. « Eh bien, mon fils, poursuivit le Saint, je vous le dis : Riez et soyez joyeux dans le Seigneur; car un religieux n'a aucune raison de s'attrister, et il en a mille de se réjouir. Je vous le dis encore, soyez toujours joyeux; et vous le serez toujours, si vous êtes humble et obéissant. Je vous dis cela, parce que je crois reconnaître en vous un talent plus qu'ordinaire, et des qualités qui, avec le temps, pourront vous rendre propre à de grands ministères et à des affaires importantes; mais, faute d'humilité, vous seriez triste et mécontent, si on ne vous les confiait pas. Je m'aperçois aussi que l'air de Rome et le genre de vie qu'on y mène ne vous conviennent pas; peut-être aimeriez-vous à retourner en Flandre; je me propose au contraire de vous envoyer en Sicile. Si vous choisissez vous-même le lieu de votre résidence et votre emploi, il arrivera souvent que l'obéissance vous placera tout autrement que vous n'aviez imaginé, et ce sera pour vous une cause de tristesse et d'abattement. Donc pour être toujours gai comme vous l'êtes aujourd'hui, soyez toujours humble et obéissant. » Ces recommandations sont bien moins un avis particulier qu'une règle générale applicable à tout le monde. Car en vérité, ce serait un aussi grand prodige de voir un religieux qui cherche uniquement Dieu, triste et abattu, que d'en voir un autre qui chercherait quelque chose en dehors de Dieu, joyeux et épanoui.
Le P. Jacques Miron, témoin oculaire, nous apprend comment saint Ignace extirpait des âmes les vices même les plus invétérés. «Notre P. Ignace, lisons-nous dans ses notes, disait que la méditation et l'attention à tenir son âme toujours en éveil li^nt en quelque sorte les mains à la nature corrompue, de manière qu'on peut sans trop de difficulté, en réduire toutes les mauvaises inclinations. Une grande exactitude à s'examiner et à se demander
278 QUELQUES MAXIMES d'iGNACE
compte à soi-même de toutes ses actions, paroles et pensées, aide puissamment dl'ns cette entreprise ; mais ce qui vaut peut-être mieux encore, c'est de convenir d'un échange d'avertissements mutuels avec un compagnon qui partage le même zèle pour la perfection.
Voulait-il lui-même corriger quelqu'un, surtout de vices ou de défauts longtemps caressés et qui avaient enfoncé de profondes racines dans l'âme, il y déployait une force merveilleuse ; il mettait en œuvre tant de moyens, il employait tant de remèdes et les variait de tant de manières, qu'il lui arrivait bien rarement de manquer son but. Entre les mille industries auxquelles il avait recours, une des principales était de prescrire à celui qu'il voulait guérir, de s'examiner souvent et à heures fixes, sur le défaut particulier qu'il s'agissait de déraciner; et pour qu'aucun oubli ne fît manquer cet examen , il désignait un ami auquel on devait, avant le dîner et avant le souper, rendre compte de la fîdélitd ou de la négligence avec laquelle on avait fait les examens prescrits. Il recommandait encore d'observer ceux qui tombaient dans le même défaut et de les en avertir; c'était une manière de se donner un avis tacite à soi-même et de se mettre en garde contre les fautes qu'on blâmait dans autrui; enfin, il voulait qu'on s'imposât une pénitence selon le nombre des manquements dont on s'était rendu coupable.
5. Que celui, disait-il, qui a une nature rebelle, impétueuse et impatiente du frein, ne perde pas courage pour cela, et ne s'afflige pas, comme s'il était impropre à la vertu. Qu'il s'applique à se vaincre; une seule victoire remportée sur lui-même sera plus méritoire, qu'il ne l'oublie pas, que cent autres actes accomplis sans eff'ort, et qui seraient le fruit d'une nature tranquille et exempte de passions. Cette manière d'avancer dans la vertu ressemble à la marche de saint Pierre sur les eaux; saint Pierre eut peur un moment et commença même à enfon-