‹ Saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de JésusChapitre 190 sur 305 · LIVRE V. — CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE V. — CHAPITRE XVIII

prochain, sans s'éloigner de Dieu ; il suffît de pratiquer l'exercice de la présence de Dieu, qui fait trouver et aimer Dieu en chaque personne, chaque lieu et chaque opération.

Celui qui converse avec le prochain pour le gagner à Dieu, doit bien se persuader qu'il vit au milieu d'une nation corrompue, in medio nationis pravœ (1). Cette pensée l'aidera à ne point lui refuser son ministère, et à n'avoir point horreur des souillures dont il le verra ordinairement rempli; car il doit s'être préparé à manier non de l'or, mais de la fange; de plus, elle le rendra vigilant et circonspect, afin qu'en touchant à tant d'âmes infectées, il ne contracte pas lui-même la lèpre dont il cherche à les guérir. Ce zèle pour la guérison des pécheurs n'empêchait pas le Saint de dire qu'il n'aurait pas le courage de rester, une seule nuit, sous le même toit avec un membre de la Compagnie qu'il saurait en état de péché mortel.

Pour éviter de condamner les actions du prochain, qu'on recoure aux intentions; celles-ci sont très souvent innocentes, bien que l'œuvre semble mauvaise. Si l'action est manifestement vicieuse et qu'elle ne puisse s'interpréter en bonne part, qu'on l'excuse par la violence de la tentation; dans les mêmes circonstances, en présence peut-être d'une tentation beaucoup moindre, n'aurionsnous pas succombé et fait pis encore? Il pratiquait luimême si bien cette règle ; il était si ingénieux à trouver des intentions droites et une fin honnête à des choses qui paraissaient inexcusables aux yeux des autres, que ses interprétations étaient passées en proverbe dans la maison.

Dans une communauté régulière et sainte, un homme secrètement pervers ne peut demeurer longtemps; il y est dans un état violent, obligé sans cesse de dissimuler ses vrais sentiments, et au reste, Dieu ne voudra pas l'y

Cl) Phil. II. 15.

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souffrir. Il y avait à Rome un Frère sur lequel pesaient des présomptions peu favorables. Le P. Manare en informa saint Ignace, et lui demanda s'il ne trouverait pas bon qu'on interdît à ce Frère l'usage de la communion, pour lui épargner peut-être un sacrilège : « Non, dit le Saint, qu'on n'aille pas si loin. Laissez agir Dieu; il découvrira lui-même par ce moyen ce que nous désirons savoir. » En effet, le divin Sacrement fut à ce malheureux ce que le pain présenté par Notre-Seigneur avait été autrefois à Judas. Son hypocrisie ne tarda pas à être mise au jour, et il fut renvoyé.

Changer de lieu, ce n'est pas changer de mœurs; celui qui emporte ses défauts avec lui n'est pas, généralement parlant, meilleur en un pays qu'en un autre. Aussi le Saint n'avait-il garde d'envoyer ailleurs ceux qui observaient mal la discipline, dans l'espérance qu'un déplacement les rendrait plus souples; la règle devant être également en vigueur dans toutes les maisons de l'Ordre, ils trouveraient aussi partout de l'opposition à leurs caprices, et par suite les mêmes causes de mécontentement.

9. Celui qui n'est bon que pour soi, disait-il encore, n'est pas propre à la Compagnie ; car il est de l'essence de notre Institut de s'occuper de la perfection d'autrui autant que de la sienne propre. Quand il avait à renvoyer quelque novice inutile, on essayait vainement de l'en détourner, en disant que ce novice se sauverait dans la Compagnie, et qu'ainsi on gagnerait une âme. Il répondait qu'il y avait assez d'autres sociétés religieuses instituées dans le but d'assurer le salut personnel de leurs membres. Il ne laissait pas de considérer comme des ouvriers très utiles les hommes vraiment saints, eussent-ils d'ailleurs peu de science à mettre au service des âmes. Ils prêchent, disait-il, par leurs bons exemples, même en n'ouvrant pas la bouche ; leur vue seule est une invitation à la vertu, plus efficace peut-être que les discours des plus éloquents.

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