‹ Saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de JésusChapitre 2 sur 305 · LIVRE IV. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE I

Plût à Dieu qu'ils eussent tous à cœur d'imiter l'exemple du P. Olivier Manare ! Ce Père fut plus d'une fois Recteur, Commissaire et Provincial. Or, il disait que, dans l'exercice de sa charge, il lui semblait être assisté par l'esprit même d'Ignace; car toutes les fois qu'il avait à prendre une détermination, il jetait les yeux sur son modèle ; et ce n'était qu'après avoir vu ce que le Saint aurait fait vraisemblablement dans une circonstance semblable, qu'il prenait lui-même son parti sans hésitation. Si tous les supérieurs n'ont pas eu le bonheur de vivre avec le Saint, de le voir à l'œuvre, ils connaissent au moins son véritable esprit, exprimé dans son Institut, et sa méthode de gouvernement. Plût à Dieu, encore une fois, qu'ils fussent fidèles à la pratique du P. Manare ! Ils n'auraient pas de peine à découvrir alors si notre Fondateur, placé dans telle situation, fermerait les yeux sur tel abus, et userait de la dissimulation qui est la mère du relâchement, ou s'il n'exigerait pas, au contraire, avec énergie, l'observation de règles venues du ciel plutôt que de ses propres pensées; de règles, dis-je, qu'il arrosa de plus de larmes qu'elles ne comptent de lettres. Ils verraient s'il céderait aux difficultés qui se rencontrent dans le maintien de la discipline religieuse, afin de vivre en paix avec ses inférieurs et de se ménager la réputation de supérieur conciliant et facile. Mais ces réflexions, il ne faut les attendre, ni du supérieur dont parle saint Grégoire, qui se rend lui-même coupable des fautes qu'il devrait corriger dans les autres (1), ni de celui qui ne connaît point les règles de la prudence, cette qualité plus nécessaire, au jugement de notre Saint, que la sainteté elle-même. Cette prudence est un don bien rare; mais en imitant ceux qui l'ont possédée dans un degré éminent, on pourra suppléer en partie au déficit qu'on aurait en soi-même. Le reste de ce livre fera voir à quelle perfection l'avait portée Ignace.

(1) Lib. XXIV Moral.

6 ADMIRABLE PRUDENCE d'iGNACE.

2. A considérer l'extrême diligence qu'il apportait à toutes choses, à le voir réfléchir longuement, prévoir toutes les éventualités, peser le pour et le contre, s'entourer de conseils, on est ravi d'admiration. Manifestement la prudence la plus consommée était son unique règle; elle seule dirigeait sa conduite. La nature des affaires et le caractère des personnes avec lesquelles il devait les traiter, le moment à choisir, les moyens à mettre en œuvre, les obstacles qui pouvaient compromettre le succès ; il étudiait tout avec la plus grande attention. Chaque soir, il dressait une note détaillée de tout ce qui devait se faire le lendemain, et il suggérait à ceux auxquels il en confiait l'exécution une multitude d'industries. La chose était-elle plus grave, il la soumettait d'abord à de longues et sérieuses réflexions personnelles ; puis il la faisait débattre dans son conseil. Il ne pouvait souffrir ces décrétalistes , c'est le nom qu'il leur donnait, toujours prêts, sur le simple exposé d'une affaire même très importante, à se prononcer d'un ton tranchant, à dire qu'elle est convenable, utile, que l'exécution en est aisée, difïïcile, etc.

Il considérait la fin des choses bien plus que leurs commencements. Avant de se décider à entreprendre une œuvre, il se demandait quelles conséquences bonnes ou mauvaises elle pourrait avoir. Puis, quand il s'était déterminé à agir, il examinait quels obstacles s'opposaient à l'exécution, quelle en était la source, le nombre, et comment on pouvait les surmonter. Son regard était si profond et allait si avant, qu'entre lui et ses conseillers, hommes pourtant d'une rare prudence et d'une grande pénétration d'esprit, on trouvait la même différence qu'entre le voyageur qui, du sommet d'une montagne, découvre des pays entiers, et celui qui, dans la plaine, n'embrasse qu'un étroit horizon. C'est pourquoi le P. Jacques Lainez désirait si vivement, et fit tant d'instances, pour qu'il fût du nombre des Pères destinés

Page 1