LIVRE IV. — CHAPITRE V
inspira à Pierre une si vive horreur pour saint Ignace , que loin d'aimer comme auparavant à s'entretenir familièrement avec lui, le pauvre jeune homme n'avait pas même le courage de le regarder. Douceur, caresses, condescendance paternelle qui s'abaissait à traiter avec lui comme avec un enfant, rien ne pouvait le gagner. Cependant le bon Père continuait à le supporter, et comme s'il ne se fût aperçu de rien, il ne changeait à son égard ni de visage ni de manières.
A cette insurmontable aversion, succéda bientôt dans le cœur de Ribadeneira le dessein arrêté de se soustraire à une autorité odieuse et de rentrer dans le monde. Ceux qui le voyaient de mauvais œil, n'eurent pas plutôt appris cette résolution, qu'elle leur parut ménagée par la Providence elle-même. Ignace au contraire qui avait un autre cœur pour aimer Ribadeneira, comme il avait d'autres yeux pour le connaître, en ressentit une peine extrêmement vive. Il le fît venir auprès de lui; par toutes les raisons les plus propres à faire impression sur un enfant de son caractère, par des manières plus que jamais caressantes et paternelles , il essaya de le détourner de son projet. Ce fut en vain. Dominé par son antipathie, Pierre prenait tout en mauvaise part, les paroles et les démonstrations affectueuses.
Les moyens humains étaient épuisés; le Saint se tourna du côté de Dieu; dans de longues et ferventes prières, il lui demanda le don de cette âme. Il eut cause gagnée. Il fit venir Ribadeneira , et trois ou quatre mots suffirent à lui toucher le cœur et à tirer de ses yeux un torrent de larmes : « Père, s'écria-t-il, je les ferai ; oui, je les ferai. » Il parlait des Exercices spirituels, auxquels il n'avait jamais voulu se résoudre jusque-là. « Je sentais en moimême, racontait-il plus tard dans une relation écrite de sa main sous la foi du serment, une telle violence , qu'il ne me semblait pas possible de dire autrement. « Aussitôt qu'il eut commencé les Exercices, il voulut faire une con-
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fession générale à saint Ignace et lui remettre la direction de toute sa A-ie. Après l'avoir entendu, le bon Père se contenta pour toute exhortation, de lui adresser ces paroles : « Pierre, je vous prie de ne pas être ingrat envers celui qui vous a fait tant de grâces et comblé de tous les dons que vous avez reçus de Dieu. » — « A ces mots, continue le P. Ribadeneira, il me sembla que des écailles me tombaient des yeux ; mon cœur fut changé et si parfaitement affermi que depuis cinquante-deux ans, c'est-à-dire depuis l'année 1543, époque à laquelle cela se passait, jusqu'à ce jour, je n'ai jamais éprouvé même la plus légère tentation d'abandonner la Compagnie. »
Les paroles du Saint n'eurent pas moins d'efficacité pour fortifier la vocation d'un jeune homme, pareillement tenté de retourner au monde. Il se nommait Baudouin ab Angelo. Reçu dans la Compagnie, en lool, il y était à peine, qu'il voulut en sortir. Une tendresse excessive pour un neveu fut le prétexte dont le démon se servit pour l'entraîner à sa ruine. Il en avait continuellement l'image présente à l'esprit ; il lui semblait le voir et l'entendre lui reprocher sa cruauté ; il devait être son père et il l'avait brutalement abandonné. Agité par ces pensées, Baudouin considérait son entrée en religion, comme une sorte d'impiété, digne de la réprobation des hommes et de celle de Dieu. Il résolut donc de s'en aller et il l'aurait fait, si le Saint n'avait eu plus de puissance pour le sauver que le démon pour le perdre. Il en fit d'abord la conquête auprès de Dieu par ses prières, puis quelques paroles fort simples dites au jeune homme achevèrent la victoire.
Il le manda inopinément, le fit asseoir auprès de lui, et d'un air plein de familiarité : « Et moi aussi, dit-il, quand je me donnai à Dieu, et que j'étais comme vous nouveau dans son service, j'eus à subir de très pénibles assauts. Voyez comme le démon me tentait, et comment Dieu m'apprit à me défaire de lui. Parmi les images du petit Office de la sainte Vierge que je récitais tous les jours, il y