LIVRE IV. — CHAPITRE V
en avait une qui me rappelait beaucoup une de mes belles-sœurs. Toutes les fois que mes yeux tombaient sur cette image, je sentais s'éveiller dans mon cœur mille souA'enirs du monde, et une tendresse insensée pour mes parents et pour la maison paternelle. Désireux de me délivrer de ces importunes pensées^ j'avais pris la résolution de laisser cette pratique de dévotion, et de sacrifier le bien que j'en retirais plutôt que de m'exposer à mal faire. Mieux avisé, je m'aperçus que c'était l'ennemi qui gagnait à cette résolution, puisqu'il me faisait perdre des mérites précieux; comme il me traitait en enfant, je crus que je devais aussi me débarrasser de lui comme on se débarrasse d'un enfantillage. C'est ce que je fis. Je recouvris l'image d'une feuille de papier, et aussitôt l'autre image disparut de mon esprit, et je fus délivré. »
Le Saint n'en dit pas davantage ; il se leva, et embrassant le novice avec une grande effusion, selon sa coutume dans ces sortes de circonstances, il le renvoya. « En un instant, raconte celui-ci dans une déposition assermentée, je me sentis tout en larmes; j'éprouvai dans mon cœur une telle suavité, un sentiment si doux d'amour céleste que toute ma tendresse pour mes parents se tourna subitement vers Dieu ; et depuis, mon neveu n'occupa pas plus de place dans mes pensées que s'il avait été pour moi un inconnu ou un étranger. »
Voici un autre fait, où éclatent à la fois l'amour paternel d'Ignace pour les siens et son admirable prudence. Un novice allemand était obstinément résolu à rentrer dans le monde. Alléguer pour le retenir des raisons tirées de l'ordre surnaturel, autant aurait valu parler à un fou ; laisser paraître un grand désir de le garder, c'était redoubler son impatience de s'en aller. Ignace fit semblant de se désintéresser et lui laissa toute liberté de partir ou de demeurer. Il lui demanda seulement de vouloir bien rester encore quatre jours, et de donner à la maison qui l'avait abrité si longtemps cette légère marque de
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bienveillance. Il y vivrait d'ailleurs comme un hôte et non comme un religieux, dégagé de tout assujettissement à l'obéissance et à la discipline ; il pourrait manger, dormir, parler quand bon lui semblerait et autant qu'il voudrait.
Le novice crut que c'était un jeu; mais quelque envie qu'il eût de se retirer, il ne put refuser une proposition qui lui faisait des conditions si larges et pour si peu de temps. Qui aurait pensé que la chose la plus propre, ce semble, à augmenter en lui le désir de rentrer dans le monde, puisqu'elle commençait à lui faire goûter les charmes de la liberté, fût précisément celle qui étouffa pour jamais ce désir dans son cœur? Il passa le premier et le second jour comme il était convenu, entièrement à sa guise et libre de toute contrainte. Mais le soir, retiré dans sa cellule, il se sentit envahi par je ne sais quelle amertume, bien différente des consolations qu'il avait éprouvées jusqu'alors au service de Dieu. Il se mit à comparer ces deux genres de vie si opposés l'un à l'autre, celui du monde et celui de la religion. Celui-ci est, il est vrai, privé des joies de la terre ; mais il a des jouissances véritables et substantielles, la paix d'une conscience pure, la possession de la grâce, la filiation adoptive de Dieu, l'espérance assurée d'une vie bienheureuse et immortelle. L'autre, au contraire, dont l'ambition se borne à satisfaire les sens, à contenter cette partie de nousmêmes qui est la plus basse, finit avec la vie présente ou plutôt se termine chaque jour, et, sans parler des remords qu'il laisse après lui, il précipite le plus souvent ceux qui le suivent dans la damnation éternelle.
Ces réflexions le rendirent plus sage. Avant que les quatre jours fussent écoulés, il courut plein de larmes et confessant sa folie se jeter aux pieds de son bon Père, et se remettre pour toujours sous son obéissance.
Non moins ingénieux fut le moyen dont le Saint se servit pour essayer de ramener à la Compagnie un prêtre