LIVRE VI. — CHAPITRE VI
une autre forme et débarrassés de leur masque. C'étaient des monstres hideux, avec de grandes cornes au front, et jetant la flamme par la bouche. La jeune fille leur montra aussitôt son image, et au même instant ils s'évanouirent avec des hurlements horribles; elle ne les revit jamais plus. Mais elle demeura toute transie de la frayeur que lui avait causée cette affreuse vision, et en fut malade pendant un mois. Sa faute attira aussi sur toute sa famille une multitude de calamités.
2. Pierre Gra.ssi, enfant de treize ans, né dans un village près de Munich, en Bavière, fut atteint en 1628 d'une cruelle maladie ; les nerfs de ses jambes se contractèrent et se raidirent, les chairs se desséchèrent jusqu'aux os, les pieds se contournèrent et se formèrent en boule. Le pauvre enfant, complètement estropié, était obligé de marcher sur les genoux et sur les mains, en traînant ses jambes après lui. Conduit de cette manière à Munich, il y resta six mois, occupé à demander l'aumône, en rampant ou porté sur un petit chariot. Une personne de sa connaissance eut compassion de lui ; elle lui parla de plusieurs miracles que saint Ignace venait d'opérer récemment, et l'engagea à se recommander au serviteur de Dieu. L'enfant accueillit avec joie cette invitation. Un songe qu'il eut bientôt après lui parut d'un heureux augure, et augmenta sa confiance. Il fit vœu de visiter chaque jour, pendant trois semaines, l'autel du Saint et d'y réciter le rosaire en son honneur. Il se fit aussitôt conduire à la porte de notre église à Munich ; puis, se traînant, à son ordinaire, sur les mains et sur les genoux jusqu'à l'autel, il y renouvela son vœu, se confessa, communia et récita le rosaire. Cependant il sentait ses jambes se raffermir, ses nerfs s'allonger, ses pieds se détendre ; il voulut essayer s'il pourrait se tenir debout, et pria une femme qui était à genoux à côté de lui, de l'aider; mais il n'avait plus besoin de secours : il était
SÔB ESTROPIÉS GUÉRIS
guéri. Il se leva et marcha librement, en bénissant Dieu et en remerciant le Saint, avec tout le peuple spectateur et témoin du miracle.
Non moins éclatant fut un autre prodige, opéré trois ans après dans la même église, en faveur d'Anne WolfTseberin, jeune fille de dix-neuf ans, percluse d'un pied et forcée de vivre dans les hospices de son pays. Saint Ignace lui apparut, revêtu des ornements sacerdotaux, le nom de Jésus dans une main, et dans l'autre le livre des Constitutions. Elle ne ïe connaissait point et n'en avait jamais entendu parler; mais quand elle eut raconté sa vision, on lui dit qui c'était. Persuadée que le Saint ne s'était pas vainement montré, et qu'il voulait la guérir, elle se tourna vers lui avec toute la ferveur dont elle était capable, et fît vœu de déposer un pied de cire à son autel et d'y faire célébrer une messe.
Mais elle était pauvre, et vivait à peine au jour le jour de ce qu'on lui donnait pour l'amour de Dieu. Il lui fallut plusieurs mois pour ramasser la somme suffisante à l'acquittement de sa promesse; de plus, Munich était éloigné de plusieurs milles ; elle ne pouvait y aller à pied, et n'avait personne pour l'y conduire. Un jour néanmoins, s'armant de courage, elle voulut essayer ses forces et se mit en route. Elle eut tant de peine à se traîner, bien que soutenue par une de ses compagnes, qu'elle désespéra bientôt d'aller plus loin, et se laissa tomber à terre. Un villageois qui vint à passer en eut compassion. Il la plaça sur son chariot et la conduisit jusqu'à la porte de notre église à Munich. Elle y entra, et alla, comme elle put, jusqu'à l'autel de saint Ignace ; là, elle demanda de l'huile de la lampe qu'on y entretenait et en frotta son pied. Elle revint encore le lendemain, se confessa et assista à la messe. Vers la fin du saint Sacrifiée, elle entendit comme une voix intérieure qui lui disait d'essayer si son pied ne pourrait pas la soutenir. Elle se souleva avec l'aide de deux femmes, et se trouva complètement