‹ Saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de JésusChapitre 29 sur 305 · LIVRE IV. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE VI

sa maxime qu'il fallait en être libéral : il voulait dans les supérieurs une certaine facilité à les infliger, même quand les fautes ne les exigeaient pas rigoureusement. Cependant il n'appliquait cette maxime qu'aux peines légères, destinées k rappeler l'observance, plutôt qu'à punir des infractions sérieuses. Il en agissait autrement quand les fautes étaient considérables et réclamaient une punition exemplaire. Alors il mandait le coupable en sa présence, surtout s'il avait affaire à un religieux encore peu avancé dans la vertu ; puis il s'efïorçait de lui faire bien comprendre la gravité de sa faute, non par des paroles exagérées, mais avec calme et sang-froid; et, dans ce but, il examinait la chose en elle-même, il la montrait telle qu'elle était réellement : par là il pénétrait jusqu'au fond des âmes. Aussi personne ne le quittait, la correction reçue, mécontent de lui: on ne l'était que de soi-même. Le soupçon ne venait à aucun qu'il conservât le souvenir des fautes passées, et qu'on eût à craindre, quand on le rencontrerait, de se les entendre reprocher tacitement; beaucoup moins pouvait-on croire qu'on eût encouru sa disgrâce, pensée décourageante, la plus dangereuse de toutes celles qui pourraient naître dans l'esprit d'un inférieur. Au contraire, ceux qu'il avait repris se tenaient pour certains de lui être plus chers qu'auparavant; et ils ne se trompaient pas.

Cette sévérité de paroles et de visage avec laquelle il corrigeait les coupables, ces rigoureuses pénitences qu'il leur imposait quelquefois pour des fautes minimes, étaient très loin de procéder d'un mouvement intérieur de colère. Après avoir rempli ce devoir de charité et de justice, il ne lui restait à leur égard d'autre impression que celle d'une affection encore plus tendre. Au dire du P. Jacques Miron, qui en fut cent fois témoin, il guérissait si parfaitement les blessures, qu'il n'en restait pas même de cicatrices. Autant il avait montré de sévérité, autant il prodiguait de témoignages de tendresse, et de la sorte, en même

temps qu'il perdait lui-même tout souvenir des fautes commises, il effaçait tout ce qui aurait pu rappeler au religieux repentant des défaillances désormais pardonnées.

Quelquefois, après avoir fait sentir aux coupables toute la gravité de leurs manquements , il se contentait pour unique pénitence de les renvoyer avec cette seule parole dite d'un visage sévère : « Allez. » Il en usait ainsi principalement avec ceux dont il était plus aimé ; et ces hommes en éprouvaient une douleur si vive, que toute pénitence leur eût paru légère en comparaison. D'autres fois, il s'en remettait à eux-mêmes et leur abandonnait le soin de la sentence; industrie pleine d'une prudence admirable pour obtenir doucement de certains esprits délicats, plus que la faiblesse de leur vertu ne lui aurait permis d'imposer, et pour tirer de ceux qui étaient plus avancés dans la perfection de grandes et utiles leçons d'humilité et d'obéissance. Je me contenterai d'en citer deux exemples très remarquables.

Le P. Jérôme Otelli prêchait à Rome. C'était un ouvrier très zélé pour le bien des âmes et très habile dans l'art de les ramener à Dieu. Ignace l'ayant envoyé en Sicile, Rome s'en affligea comme si on lui eût enlevé un apôtre. Le lendemain de son départ, comme le Saint disait la messe et prononçait ces paroles du Confiteor : Mea culpa, mea maxima culpa, une bonne vieille qui se trouvait là, éleva aussitôt la voix : « Oui, Père Ignace, dit-elle, vous avez bien raison de vous accuser, puisque vous nous avez privés d'un homme aussi saint et aussi utile au peuple que le P. Jérôme. » Or le P. Otelli, prêchant un jour à Rome, reprenait avec son zèle ordinaire la liberté sans frein de certains pécheurs; il en vint à dire que si rien ne pouvait arrêter ce débordement du mal, ni l'amour de Dieu, ni la crainte de l'enfer, il faudrait que le Souverain Pontife s'arrnât de la verge et chassât du lieu saint les criminels.

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