LIVRE IV. — CHAPITRE VI
Après le sermon, Ignace fît venir le prédicateur, et lui demanda combien il y avait de Souverains Pontifes dans le monde : « Un seul, répondit le P. Otelli, celui de Rome. — Eh quoi ! répliqua le Saint , vous vous permettez de nommer du haut de la chaire non seulement des personnes particulières , mais le Pape ; et non- seulement vous le nommez, mais vous lui tracez son devoir, comme si vous saviez mieux que lui ce qu'il faut faire, et, supposé que vous le sachiez, comme s'il vous était permis de le lui signifier d'un tel lieu. Retirez-vous ; examinez devant Dieu ce que mérite une telle faute, et venez avant la nuit me rapporter votre réponse. » Le P. Otelli s'en alla très affligé et très confus. Après avoir longtemps réfléchi, il revint trouver son saint Père Ignace ; il se jeta à ses pieds et lui remit une note où il indiquait une partie de ce dont il se jugeait digne : c'était de parcourir pendant plusieurs jours les rues de Rome en se flagellant, d'aller en pèlerinage à pied jusqu'à Jérusalem, de jeûner plusieurs années au pain et à l'eau, enfin d'accepter tout ce que son supérieur voudrait encore ajouter à cela. Ignace se contenta de sa bonne volonté, et lui imposa seulement, pour l'exemple, quelques disciplines à prendre dans l'intérieur de la maison.
Plus héroïque encore fut la sentence que porta contre lui-même le P.Jacques Lainez, pour un manquement beaucoup moindre. Saint Ignace, dans l'intérêt général de la Compagnie qu'il considérait toujours en premier lieu, faisait venir à Rome les meilleurs sujets des provinces. Le P. Lainez, alors Provincial d'Italie, crut qu'il y avait exagération à appauvrir ainsi un grand nombre de collèges pour enrichir une seule maison , et il en écrivit à Ignace en termes très respectueux. Ses premières lettres étant demeurées sans réponse, il en envoya d'autres. Le Saint voulut montrer par un exemple mémorable à la Compagnie, quelle doit être la soumission du jugement propre au jugement des supérieurs. Il répondit à Lainez que pour
bien exercer le rôle de supérieur, la première chose était de ne pas mal remplir celui d'inférieur. Il l'engageait donc à rechercher ce qui l'empêchait de se reposer sur un jugement autre que son jugement propre ; si c'était le zèle, ou si ce n'était pas plutôt un certain amour-propre caché, Au cas où il se reconnaîtrait coupable, il dirait lui-même quel châtiment il croyait mériter.
Cette lettre ouvrit les yeux à Lainez; il reconnut et pleura son erreur. Dans la réponse toute pleine d'humilité qu'il fît au Saint (1), il lui demanda mille fois pardon. Il le priait, en même temps, de lui ôter sa charge de Provincial, et de lui retirer à l'avenir tout gouvernement, toute prédication et toute étude. Il se déclarait prêt à retourner à Rome en mendiant, à passer le reste de ses jours dans les travaux de la cuisine ou du jardin; et si ces travaux étaient au-dessus de ses forces, à instruire les enfants dans une classe de grammaire, délaissé, oublié de tous, comme la chose du monde la plus vile. Si cette satisfaction n'était pas agréée, il s'offrait aux disciplines, aux jeûnes et aux plus rigoureuses pénitences. Ignace n'accepta aucune de ces propositions; Lainez avait surabondamment réparé sa faute.
On voit par ces deux faits avec quelle sagesse notre Fondateur savait s'accommoder au degré de vertu de chacun, et choisir les moyens les plus propres à faire reconnaître leurs torts aux coupables ; dans sa pensée, leur soumission et leur humilité devaient servir d'exemple aux religieux qui , frappés de punitions moins sévères pour des manquements beaucoup plus graves, seraient néanmoins tentés de se laisser aller au murmure.
Il avait encore une autre industrie : c'était d'adapter de telle manière les pénitences aux fautes qu'elles servissent non seulement d'expiation, mais encore d'enseignement aux coupables.
(1) Lettres de saint Ignace, Iraduct. du P. Boifix, p. 432. — La lettre est du mois de novembre 1552.