LIVRE IV. — CHAPITRE VI
Quelqu'un s'était érigé en maître dans les voies spirituelles, avant d'être bon disciple lui-même, et il avait grandement nui à ceux qu'il s'était chargé de guider. Saint Ignace lui fit attacher des ailes aux épaules, et lui ordonna de prendre publiquement la discipline en cet état, pendant que derrière lui, un Frère criait à ses oreilles : « Ne cherchez pas à voler, avant qu'il ne vous soit poussé des ailes. » Un autre manquait absolument de soin et laissait tout en désordre dans sa chambre. Il fit jeter pêle-mêle dans un sac ses livres, ses papiers et ses vêtements, et avec cette charge sur le dos, il l'envoya dire sa coulpe dans toute la maison.
Rien de plus plaisant que la manière dont il corrigea un jeune enfant qui vivait parmi les Nôtres et dont le père, juif récemment converti, l'avait prié de prendre soin. Dans un moment de colère, cet enfant avait souhaité le cancre à je ne sais qui. Pour lui inspirer l'horreur d'une pareille imprécation, le Saint fit acheter un cancre vivant, le plus gros qu'on pût trouver, et appelant l'enfant : « Sais-tu, lui dit-il, quelle vilaine chose est ce cancre que tu as souhaité à un tel? Regarde-le bien, et apprends ce que c'est. » Il lui fait alors attacher les mains derrière le dos et suspendre le cancre au cou. En voyant l'afTreuse bête s'attacher à sa poitrine et allonger ses grandes pattes, le pauvre enfant se mit à pousser des cris, à verser des larmes, à protester qu'il ne recommencera plus. Quand la punition parut suffisante, on lui délia les mains et on ôta le cancre. Cet enfant entra plus tard dans l'Ordre de Saint-Dominique et devint évêque de Forli. Il racontait avec beaucoup de grâce ce petit fait, et vantait la sagesse du Saint qui par une pénitence si bien choisie, l'avait d'un seul coup si parfaitement corrigé que cette parole d'imprécation n'était jamais plus revenue sur ses lèvres.
Personne ne pouvait se prévaloir de l'affection d'Ignace pour se croire autorisé à violer la plus petite des règles.
Les Pères Martin Olave, Pierre Ribadeneira et Louis Gonzalvez étaient certainement très aimés de lui. Ils avaient un jour, avec permission, accompagné hors des murs de Rome deux évêques de la Compagnie qui allaient en Ethiopie. Sans y prendre garde, ils s'étaient avancés trop loin et ils ne purent rentrer avant la nuit. Saint Ignace leur imposa à tous un jeûne de trois jours, et il reprit si durement le P. Gonzalvez qu'il alla jusqu'à lui dire : « Je ne sais qui me retient de vous envoyer si loin d'ici que vous ne voyiez jamais mon visage. » C'était bien la plus terrible menace qu'il pût adresser à un homme dont il était aimé comme un père. Cependant il l'exécuta en partie ; car il lui ordonna, bien que la nuit fût tombée déjà depuis deux heures, de quitter à l'instant la maison professe et de se retirer au collège, d'où il ne le rappela que plusieurs jours après.
Il chérissait aussi singulièrement le P. Jacques d'Éguia, son confesseur, homme d'une vie si pure et si parfaite que le P. Le Fèvre ne l'appelait pas autrement que le saint Père Jacques. Lui-même avait coutume de dire : « Quand nous serons en paradis, nous verrons le P. Jacques élevé de quinze cannes au-dessus de nous, et nous aurons peine à le reconnaître. » Or, Ignace avait par un ordre exprès, défendu au P. d'Éguia de rien dire de ce qu'il savait sur l'état de son âme. Le bon Père ne pouvant donc parler et toutefois ne pouvant pas se taire, laissait échapper certaines exclamations : « Le P. Ignace est un saint et plus qu'un saint, » et autres semblables, où paraissait peut-être plus de simplicité que de véritable admiration. Cependant un de ceux qui les entendirent s'en montra scandalisé. Ignace l'apprit, et non seulement il laissa le P. d'Éguia, et choisit un autre confesseur, ce qui fut extrêmement sensible au vieillard, mais encore il lui imposa pour pénitence de prendre la discipline pendant la récitation de trois psaumes; entre chaque psaume, il se rappellerait l'obligation d'être plus circonspect, pour