‹ Saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de JésusChapitre 32 sur 305 · LIVRE IV. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE VI

ne pas donner aux faibles qui se troublent aisément une occasion de scandale.

Voici encore quelques faits ; ils aideront à faire mieux comprendre ce que coûtaient les transgressions de la discipline sous le gouvernement de saint Ignace. Il m'a semblé utile de les conserver, et il pourront servir de leçon.

Deux Frères coadjuteurs s'entretenaient un jour de choses futiles, comme des gens qui n'ont rien à faire. Ignace les appela, et leur montrant dans la cour de la maison un gros tas de pierres, il leur commanda de les porter sur le toit. Chaque fois qu'il les vit dans le même désœuvrement, il leur fit monter et descendre les mêmes pierres, jusqu'à ce qu'ils eussent compris que ce n'était pas par nécessité, mais uniquement pour corriger leur paresse qu'il les faisait travailler ainsi, et qu'ils se fussent euxmêmes procuré de l'occupation.

Il apprit que deux autres à la cuisine s'étaient, par badinage, jeté mutuellement de l'eau à la figure. Il leur fit expier sévèrement cette inconvenance. Il les condamna à se donner de longues disciplines, à manger plusieurs jours de suite dans l'étable, à se jeter l'un à l'autre de l'eau sale en présence de tout le monde, et à recevoir publiquement une réprimande si forte et si âpre qu'au dire de celui dont nous tenons ce récit, elle aurait fait éclater des rochers. Pour dernière conclusion, il les congédia. « Car, disait-il, si des hommes qui ont vécu dix ou douze ans dans la Compagnie, s'abandonnent à des légèretés si messéantes, que peuton penser sinon qu'ils n'ont de religieux que l'habit, et qu'ils sont, pour le reste, séculiers et mondains comme au premier jour? »

Il reprit plus doucement un autre Frère , nommé Laurent Tristano. C'était un homme d'oraison et de mortification , si parfait observateur du silence et si assidu à son travail de maçon, qu'au dire de saint Ignace

58 SÉVÉRITÉ d'iGNACE. QUELQUES FAITS

il remuait plus de pierres qu'il ne proférait de paroles. Ce Frère était un jour occupé à paver la plate-forme de la terrasse de la maison ; en se baissant, il laissa tomber de sa poche une pomme qu'on lui avait donnée pour se rafraîchir. Saint Ignace qui était présent, s'en aperçut. Le bon Frère rougit ; mais feignant de n'avoir rien vu, il se tourna d'un autre côté et laissa la pomme. Le Saint la ramena devant lui avec le bâton dont il se servait habituellement à cause de sa mauvaise santé, et il continua ce petit manège sans rien dire, chaque fois que le Frère cherchait à éviter la rencontre du malheureux fruit. Quand il eut fait durer assez longtemps cette confusion, il se retira sans laisser paraître dans ses traits le moindre désappointement, ni dire un seul mot de blâme.

Il fut plus sévère à l'égard d'un jeune professeur de Venise qui s'était oublié jusqu'à dire à un autre des paroles peu considérées et légèrement offensantes. Il l'envoya faire un pèlerinage de trois mois, seul, à pied et en mendiant. Un Frère infirmier, d'une vie par ailleurs irréprochable, plein de patience et de charité dans le service des malades, s'était permis un badinage qui parut outrepasser les limites de la réserve et de la plus sévère modestie. Ignace ordonna aussitôt de le renvoyer de la Compagnie; et si tous les Pères de la maison ne s'étaient interposés pour intercéder en sa faveur, et n'avaient unanimement rendu témoignage à l'innocence et à la pureté de ses mœurs, Ignace l'aurait obligé de partir. Il le bannit néanmoins de Rome et même de l'Italie, et l'envoya à plus de douze cents milles à pied et en demandant l'aumône.

II menaça également de l'expulsion le F. Jean-Baptiste BorellV, religieux d'une rare vertu, qui fut occupé de longues années auprès de lui. tin jour, ce Frère avait pris dans une petite cassette du Saint un grain bénit, et il en avait remis à la place un autre moins beau qu'il

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