LIVRE IV. — CHAPITRE VI
tenait aussi d'Ignace. Bien lui en prit d'avoir fait lui-même l'aveu de sa faute. Car le Saint se contenta de lui infliger un blâme, mais si sévère qu'il lui arracha des larmes de douleur.
Ce Soldevilla, dont j'ai raconté plus haut les indiscrètes nouveautés, et qui, au grand dommage de plusieurs, cherchait à introduire parmi les Nôtres une spiritualité étrangère à l'Institut^ ne put obtenir grâce auprès de saint Ignace, et malgré ses larmes et ses prières, il fut renvoyé de la Compagnie. Dans la suite cependant, ayant donné des gages non douteux de son repentir et de son retour à des idées plus saines, il fut admis de nouveau; mais il dut auparavant, en punition de son ancienne faute et à titre d'épreuve, servir cinq mois entiers dans les ministères les plus humbles d'un hôpital.
Ignace se bornait quelquefois à une exclusion temporaire, ou bien il gardait à titre d'hôtes seulement ceux dont l'amendement ne lui paraissait pas assez solide, ou dont la conduite méritait une pareille mesure. Ainsi en agit-il vis-à-vis du bon P. Corneille Wischaven. Le jour même où ce Père arrivait de Flandre à Rome, il lui fit reprendre son bourdon de pèlerin, et l'envoya mendier dans les rues de la ville, jusqu'à ce qu'il eût recueilli l'argent nécessaire à je ne sais quelle dispense qu'il avait eu l'imprudence de promettre.
Un Père flamand, dont j'ignore le nom, croyait avoir eu des révélations touchant la ruine d'un certain empire ; on l'avait envoyé tout exprès de France à Rome pour s'en expliquer avec saint Ignace. Celui-ci le reçut comme un étranger, et soumit l'examen de ses dires à six Pères choisis parmi les plus savants. Ce Père ne manquait d'ailleurs ni de vertu ni de bon sens. Les six théologiens ayant déclaré d'un commun accord qu'il avait été le jouet de pures illusions, il s'inclina sans hésiter devant leur sentence. Néanmoins, en punition de son obstination à résister aux
60 SÉVÉRITÉ d'iGNACE. QUELQUES FAITS
avis de son supérieur en France, il dut rester six mois dans un hôpital de Rome, puis quelques autres mois encore parmi les Frères coadjuteurs, occupé aux plus bas offices de la maison. Il donna partout satisfaction entière et mérita de rentrer en grâce auprès de saint Ignace. Après quelque temps, il fut même renvoyé en France avec le titre de Recteur.
Antoine Moniz, noble Portugais, fut soumis à une exclusion semblable. A son entrée dans la Compagnie et dans les premiers mois qui suivirent, il avait donné de grandes espérances d'un avancement peu commun dans les voies de la perfection. La suite aurait sans daute répondu à de si beaux débuts, si le démon ne s'était jeté à la traverse. Sous cette inspiration néfaste, il éprouva d'abord un certain dégoût pour la vie qui lui avait donné tant de consolation jusque là. A mesure que ce dégoût grandissait, il se désafTectionnait de la Compagnie ; bientôt même il soupira après un autre genre de vie, puisque celui où il était engagé ne le laissait point jouir de Dieu, et qu'il ne lui était pas permis d'y jouir du monde. Une seule chose le retenait : le souvenir de l'ofTrande qu'il avait faite de lui-même à Dieu ; après s'être donné, combien ne serait-il pas coupable de se reprendre?
A force de ruminer ces pensées, il crut avoir trouvé le moyen de mettre d'accord sa conscience et sa liberté ; ce fut de s'engager dans une profession qui serait sainte, mais exempte de sujétion. Car, en vérité, de renoncer à soi-même et à toute initiative personnelle, même celle de faire un pas, ce n'était pas vivre, c'était mourir lentement. La profession qu'il choisit fut celle de pèlerin. Pour que personne ne s'opposât ni de vive force, ni par conseil à l'exécution de son projet, il s'enfuit secrètement. Il était alors à Coïmbre, où de Valence on l'avait envoyé dans la pensée que les soins et les conseils du P. Le Fèvre auraient pu le guérir de sa manie. Son pre-