LIVRE IV. — CHAPITRE VI
mier pèlerinage fut celui de Saint-Jacques en Galice ; il le fit seul et à pied, ou plutôt il ne fut pas longtemps seul, car il eut bientôt pour compagnon le repentir. Il poursuivit néanmoins sa route. De Saint-Jacques, il se rendit à Notre-Dame de Montserrat. Là, ne pouvant plus résister aux remords de sa conscience, à la tristesse de son cœur, aux souffrances intolérables d'un voyage accompli au milieu de l'hiver, sans aucune défense contre le froid et sans aucun moyen pour subsister, mais surtout pressé par la miséricordieuse Mère de Dieu qui le regarda d'un œil de compassion, il résolut de mettre un terme à ses courses vagabondes et d'aller à Rome. Là, il se jetterait aux pieds d'Ignace et lui demanderait de rentrer dans cette Compagnie qu'il n'avait appris à connaître qu'après l'avoir abandonnée. S'appliquant à lui-même les paroles de l'enfant prodigue auquel il ne ressemblait que trop par sa fuite, ses misères et ses haillons : « Je me lèverai, s'écria-t-il, et j'irai à mon Père. Surgam et ibo ad Patrem meum. » Et, sur-le-champ, il prit le chemin de Rome.
Une dangereuse maladie qu'il fît à Avignon le confirma dans son projet. Il fut reçu et traité comme un pauvre à l'hôpital; car on le crut tel, à voir son état misérable. Il y resta malade deux mois et fut même réduit à la dernière extrémité. Cependant il se remit, et il parvint à se traîner jusqu'au terme de son voyage. Mais il n'osa pas se présenter tout de suite devant Ignace; il voulait essayer auparavant de le fléchir. De l'hôpital de Saint-Antoine des Portugais où il s'était retiré, il lui écrivit une lettre remplie des plus humbles sentiments et toute baignée de larmes. En la lisant, le Saint fut touché de compassion ; il fit sortir de l'hôpital le prodigue repentant, et lui assigna pour demeure une maison voisine de la nôtre. Avant de l'admettre en sa présence, il voulait achever de lui faire expier le scandale de sa fuite. Mais cette satisfaction parut trop légère à Antoine Moniz, et on le vit parcourir les rues de Rome, nu jusqu'à la ceinture et se
62 SÉVÉRITÉ d'iGNACE. QUELQUES FAITS
flagellant à outrance. Ce n'était pas une vaine cérémonie; car, ainsi que saint Ignace l'écrivait en Espagne au duc de Gandie, François de Borgia, le sang coulait en abondance et arrosait le payé partout où il passait. Il aurait renouvelé cette pénitence, si le Saint ne l'en eût empêché (1).
Enfin Ignace le manda auprès de lui ; il l'accueillit avec une si grande bonté ; il l'embrassa avec une telle efî'usion de tendresse, que le pauvre jeune homme, qui s'était jeté tout honteux et sanglotant à ses pieds, changea bientôt ses larmes de douleur en larmes d'allégresse; il lui semblait renaître à la vie. Il s'adonna dès lors à une régularité si parfaite, et se traita avec une telle rigueur qu'il paraissait prévoir sa fin prochaine. En eff"et, il ne tarda pas à être attaqué d'une maladie de poitrine qui mina lentement ses forces et, après de longues souffrances, le conduisit enfin au tombeau.
Encore un mot pour terminer ce sujet. Saint Ignace n'épargnait pas les supérieurs; il leur imposa parfois de sévères pénitences, parce qu'ils s'étaient montrés négligents à prévenir les fautes de leurs inférieurs ou à les punir. On avait vu deux Frères marcher avec peu de modestie dans les rues de Rome. Il fit faire une rude réprimande au Ministre de la maison, pour avoir eu l'imprudence de mettre ensemble deux hommes dont aucun ne pouvait donner à l'autre l'exemple de la modestie. 11 ne blâma pas moins vivement le P. Sébastien Romei, Recteur du Collège Romain, pour avoir permis, pendant qu'on faisait les stations des sept églises, d'emporter avec soi du pain et du vin. Le P. Romei essaya vainement de se disculper, en alléguant qu'il n'avait pas introduit cet usage ; car c'était une faute, disait le Saint, de l'avoir
(1) Cartas de S. Ignacio de Loyola, Madrid, 1874, t. h P- 242. Les éditeurs donnent en appendice, p. 449, la lettre d'Antoine Moniz à saint Ignace.