LIVRE IV. — CHAPITRE VII
avis modérer leur fougue, il les retirait des ministères.
Mais s'il arrivait qu'on calomniât la Compagnie, en lui attribuant des doctrines suspectes, et qu'on la mît ainsi en danger de perdre avec sa bonne renommée la liberté de traiter avec le prochain, il en prenait vigoureusement la défense, et ne se donnait point de repos qu'il n'eût obtenu des tribunaux une sentence définitive. Ce n'était point pour le plaisir de faire condamner ses adversaires et de les humilier, mais pour conserver aux siens cette réputation, sans laquelle les ouvriers occupés à la conversion des âmes ne peuvent faire aucun bien.
C'est la conduite qu'il tint avec les complices de ce moine hérétique dont il a été question au livre précédent, et avec un certain Mathieu de Saint-Cassien, maître de poste à Rome. Cet homme s'était vu arracher, je ne sais si c'est par saint Ignace ou par un autre Père, une femme qui l'avait abandonné, pour se vouer à une vie de pénitence. Cela le fît entrer dans une véritable fureur; il résolut de s'en venger d'une manière éclatante. Il répandit dans les différentes cours de Rome les plus odieuses accusations contre le Saint et ses enfants, et contre le monastère de Sainte-Marthe où se retiraient alors les femmes repenties. Ses calomnies ne tardèrent pas à trouver crédit. On soupçonna des pensées criminelles là, où jusqu'alors on n'avait vu que l'amour des âmes, et plusieurs de ceux qui s'étaient occupés à conduire à Sainte-Marthe les femmes de mauvaise vie, refusèrent de s'y employer davantage.
Ignace comprit que cette cause n'était pas seulement la sienne, mais celle de Dieu. Il la déféra aux tribunaux. L'innocence des accusés y parut bientôt dans tout son jour; les preuves en furent si évidentes que le maître de poste, par remords et par crainte des châtiments de Dieu plus encore que ceux des hommes , s'offrit à s'avouer publiquement pour un menteur et un calomniateur.
Il fallut d'autres moyens pour sauver la Compagnie
70 IGNACE ET l'honneur DE LA COMPAGNIE
d'une furieuse tempête qui, de Salamanque où elle s'était déchaînée, s'était ensuite étendue à toute l'Espagne. Saint Ignace se contenta d'abord d'y opposer la patience ; mais la patience demeurant sans effet, il dut en appeler aux tribunaux. Cette persécution fut l'œuvre d'un religieux, théologien d'une grande réputation, et d'une influence si considérable, qu'il entraîna presque tout son Ordre en Espagne dans les mêmes préventions. La Compagnie commençait à jouir dans ce pays d'une grande réputation de doctrine et de sainteté : de là l'origine de la tempête. Ce religieux et ses adhérents, la tenant pour un Ordre, dont l'Institut était faux, la doctrine trompeuse et la vie perverse, crurent qu'il était de leur devoir de faire partager aux autres leurs sentiments. Du haut de leurs chaires, ils ne prononçaient plus de discours dont la conclusion ne fût que le nouvel Ordre était une réunion d'antéchrists,et ils s'efforçaient de prouver leur dire par nombre de comparaisons et de rapprochements.
Saint Ignace souffrit d'abord la tempête en silence, se laissant ballotter par elle et ne se plaignant qu'à Dieu. Mais cette longanimité ne servit qu'à donner plus de violence et d'audace à un emportement qui ne rencontrait point d'obstacles, et les choses allaient s'envenimant chaque jour davantage. Il résolut alors d'imiter saint Pierre qui, voyant sa barque prête à sombrer, avait réveillé le Sauveur : il recourut au Souverain Pontife et le supplia de gourmander les vents déchaînés et de ramener le calme en apaisant les flots. Le Pape se rendit à sa prière; il menaça de l'excommunication et des autres peines canoniques ceux c[ui attaquaient la Compagnie, et méprisaient ainsi l'autorité du Saint-Siège qui l'avait approuvée.
Mais afin que cet appel, d'ailleurs parfaitement légitime, au Vicaire de Jésus-Christ, n'offensât personne et ne parût que ee qu'il était en effet, une défense nécessaire, saint Ignace voulut rendre exactement compte de