LIVRE IV. — CHAPITRE VII 7i
tout à son très cher et très excellent ami, le P. Jean d'Avila. Ce saint homme , estimé et révéré dans toute l'Espagne, pourrait ainsi, de vive voix ou par écrit, dissiper des préventions défavorables et injustes. Dans une lettre pleine de sagesse, il lui montra, par de solides raisons, et notamment par l'autorité des saints Pères et des premiers théologiens, que c'était un devoir de prendre la défense de sa propre réputation, lorsque l'oubli de ce soin entraînerait un grave dommage aux fidèles. C'était ce motif et nul autre qui l'avait engagé à pourvoir, de la meilleure manière qu'il avait pu, à la bonne renommée des siens. Il ne voulait, ajoutait-il, employer d'abord que les voies de la douceur ; mais si elles n'aboutissaient pas, il serait forcé de recourir aux moyens extrêmes (1).
2. Le gouvernement de saint Ignace réunissait donc les deux qualités maîtresses qui, d'après un de nos plus anciens Pères, le P. Jacques Miron, doivent inspirer le gouvernement de toute la Compagnie, en vue de promouvoir le bien particulier des individus et le bien général de tout l'Ordre; la force et la douceur, suaviter et fortUer. La force, afin que le gouvernement s'exerçant avec une entière droiture soit efficace et invariable par rapport à l'ensemble, et tende au but avec constance et magnanimité ; la douceur, afin que dans le détail des cas particuliers et dans la pratique des choses, on use de modération, de longanimité et de patience, selon qu'il paraîtra convenable .\Forf if er, ut cum omni rectitudine sit ratio gubernnndi efficax atque immobilis in universum, et quœ cum fine constanter atque magnanimiter conjungatur. Suaviter, ut in particularibus et rerum usu, adhibeatur moderatio, longanimitas et sustinentia, ut expedire videbitur.
Nous avons dit avec quelle hauteur de vues surnaturelles et quelle prudence saint Ignace conduisait ses infé-
(1) Lettre de saint Ignace à Jean d'Avila, 20 janvier 1549. Cf. Lettres de saint Ignace traduites par le P. Bouix, p. 281.
rieurs à la perfection, 11 nous reste à voir comment, à la lumière des mêmes principes, il formait d'excellents supérieurs, et enseignait à la fois la théorie et la pratique de ce ministère, le plus difficile de tous.
Saint François Xavier connaissait bien ce talent merveilleux de son Père. Aussi, la dernière année de sa vie, comme s'il avait eu le pressentiment que sa fin était proche, il ne lui demanda rien avec plus d'instance, pour le collège de Goa, qu'un supérieur sorti de son école et façonné de ses mains. « Au nom de l'amour et du service de Notre-Seigneur, lui écrivait-il de Cochin, je vous conjure de m'accorder une grâce que je solliciterais les deux genoux en terre, si j'étais auprès de vous; c'est d'envoyer dans ces contrées, pour être Recteur du collège de Goa, un homme qui soit connu de votre sainte charité (1). » Et peu de mois après, dans une autre lettre, datée de Goa: « Par l'amour de Jésus-Christ, lui disait-il, je vous prie et je vous conjure de pourvoir ce collège d'un Recteur qui soit connu de vous; quand bien même il ne serait point doué d'une science profonde, s'il a été choisi et approuvé par votre sagesse, il ne laissera pas d'être l'homme qui convient au gouvernement de cette maison et de toute la Compagnie répandue dans les Indes : cette seule recommandation vaudra mieux que tout le reste. Nos Pères et Frères d'ici ne désirent rien tant qu'un supérieur venu de Rome, et qui ait longtemps vécu et conversé avec vous (2).»
La principale et première préoccupation de saint Ignace dans cette question importante de la formation des supérieurs, c'était de choisir de bons sujets. « Il faut longtemps étudier, observe avec beaucoup de raison un ancien, celui à qui l'on confie le soin d'examiner les autres; diu trutinandus est cul traduntur examina (3). » Cette grande affaire du choix des supérieurs était la dernière
(1) Lettres de saint François Xavier. Cochin, 29 janvier 1552.
(2) Goa, 9 avril 1552.
(3) Cassiod. Lib. V, ep. 40.