LIVRE IV. — CHAPITRE VII
dont il chargeait les siens; c'était le sujet de ses dernières recommandations. Ainsi les suprêmes enseignements de Pythagore, si nous en croyons le témoignage de Varron, rapporté par saint Augustin, avaient eu pour objet le gouvernement de la république. « Il voyait, dit le saint, les flots si agités qu'il ne voulait y exposer que des hommes capables d'éviter les écueils, en se dirigeant avec une prudence toute divine ; ou, si tout venait à leur manquer, d'être eux-mêmes au milieu des eaux, comme une roche inébranlable. Tantos enim ibi flitctus videbat, ut eis nollet committere uisi virum, qui et in regendo pêne divine scopulos evitaret, et, si omnia defecissent, ipse illis fluet ibus quasi scopulus fieret (1). «
Quand saint Ignace voulait faire choix d'hommes propres à gouverner, il commençait par examiner s'il trouverait en eux certaines qualités naturelles, un bon jugement, de la prudence, des manières graves et polies, absolument nécessaires pour conduire les autres. Mais ces qualités ne lui paraissaient pas suffisantes, si elles n'étaient accompagnées des vertus solides, sans lesquelles un supérieur serait un homme politique plutôt qu'un religieux. Ces vertus sont un grand empire sur ses passions, fruit de la mortification intérieure, une régularité éprouvée dans l'observation des moindres règles, la magnanimité, la générosité au service de Dieu, une charité affectueuse et toute paternelle, une extrême promptitude à obéir.
Une fois qu'il avait rencontré des hommes en qui se réunissaient ces qualités et ces vertus, il s'appliquait à les former. Il les mettait d'abord à l'essai, et pour qu'ils n'apprissent pas leur art aux dépens des autres, lui-même les dirigeait, sans en rien laisser voir, et leur servait de maître. Il les admettait fréquemment aux consultes qui se tenaient chaque jour, et où l'on ne débattait régulièrement qu'un seul point des aff'aires courantes; ces con- (1) Lib. II, de Ord. c. ult.
suites n'allaient jamais au delà d'une heure, et le temps en était marqué avec le sablier. Il les chargeait de quelques personnes en particulier, très difTiciles à conduire, tourmentées par des tentations violentes, soit contre leur vocation, soit d'une autre nature. Il leur donnait à manier des affaires délicates, et leur indiquait ce qui, d'après lui, pouvait se faire pour les mener à bon terme. Mais il s'en remettait entièrement à eux pour l'exécution; car il voulait qu'ils s'y employassent, non comme de simples exécuteurs de ses ordres, mais comme des hommes qui ont en main une affaire propre. Il n'y a rien, en effet, qui excite davantage l'esprit et stimule plus vivement l'activité personnelle. Leur mission terminée, il les faisait venir auprès de lui pour leur demander s'ils étaient contents. Il les félicitait s'ils avaient bien rencontré; dans le cas contraire, il leur indiquait par quelle voie ils auraient pu mieux réussir. Il les instruisait ainsi peu à peu et les encourageait à agir par eux-mêmes. Ainsi l'aigle modère son vol et ne décrit d'abord que des évolutions de peu d'étendue autour de ses petits pour les animer à sortir du nid, à se confier à leurs ailes et à le suivre.
Quand il les voyait assez expérimentés pour qu'on pût compter sur eux, il leur donnait une charge à remplir. Se trouvaient-ils par moments dans le doute et l'embarras, et venaient-ils lui demander des ordres ou des conseils, il se contentait de leur répondre : « Faites votre office. » Il n'approuvait pas l'ardeur exagérée et souvent importune de ces Provinciaux, qui veulent exercer par eux-mêmes l'emploi des Recteurs placés sous leurs ordres, ni de ces Recteurs qui absorbent les fonctions de tous leurs inférieurs, et sont tout dans leurs collèges, comme si un poste supérieur donnait par là-même la capacité de remplir tous les autres. Il nous est resté sur ce sujet quelques fragments d'une lettre adressée à un Provincial de Portugal, lequel se mêlait trop de régler, suivant ses idées,