LIVRE V. — CHAPITRE I
les hôpitaux, traiter avec les mendiants, imiter leurs manières pour faire croire qu'il était par naissance ce qu'il se faisait par libre choix ; mendier de porte en porte et aller de préférence dans les endroits où il recevrait plus d'injures que de pain ; s'arrêter pour jouir des insultes et des huées dont on l'accablait ; répondre aux affronts par des remerciements, aux mauvais services par des bienfaits ; s'enfuir des lieux où il était reconnu pour un homme de noble race et révéré comme un saint ; se montrer dans son pays, sous les yeux des siens, en habit de mendiant et s'y comporter comme un mendiant, sans autre refuge que l'hôpital et sans autre nourriture que le pain quêté de porte en porte, comme si, pour me servir d'une expression de saint Grégoire le Théologien, il ne s'était réservé du monde que le mépris du monde ; se réjouir d'être traité d'hypocrite, de fourbe, de magicien ; cité devant les tribunaux, refuser le secours des avocats ; enfermé dans les prisons, ne pouvoir contenir les élans de sa joie, et dans les chaînes qui le fixaient aux murs de son cachot, parler avec tant d'élévation de la gloire de souffrir pour Jésus-Christ, qu'il paraissait moins un captif qu'un insensé : voilà, dès les premiers jours de sa conversion, quelques-unes des manifestations de son humilité ; mais ce n'était encore qu'une ébauche de ce qu'il avait entrevu, et un simple acheminement vers son idéal. La suite répondit à de tels débuts. Si, dans le nouvel Ordre dont Dieu l'avait établi le père et le modèle, il ne lui fut pas permis de rechercher les humiliations publiques, il ne laissa pas de se livrer à toutes celles qui n'étaient pas en désaccord avec son état, et il souhaita de toutes ses forces celles que des raisons supérieures lui faisaient un devoir d'éviter. C'eût été son désir de s'en aller comme un fou à travers les rues de Rome, demi-nu, couvert d'immondices, la tête armée de cornes, pour attirer sur lui les huées de la foule, et d'être, après sa mort, jeté, comme un vil animal, à pourrir sur un fumier.
86 HUMILITÉ d'iGNACE
Un jour, en allant de Venise à Padoue, il rencontra un villageois qui gardait des bestiaux. A la vue de son accoutrement qui était celui d'un pauvre voyageur et qui, je ne sais pourquoi, lui parut grotesque, le villageois se mit à rire aux éclats et se répandit en grossières plaisanteries. Ignace s'arrêta, et, le visage serein, il se laissa regarder et bafouer à plaisir. Lainez, qui faisait route avec lui, le tirait par son habit et cherchait à l'entraîner ; mais le Saint ne bougeait pas, disant qu'il ne fallait pas priver cet homme de la petite récréation qu'il prenait à son sujet.
Le fait suivant arriva dans le temps où il gouvernait déjà la Compagnie. Pierre Ribadeneira, alors âgé de quinze ans à peine, lui dit un jour qu'en parlant en public, il usait fréquemment d'expressions et de tournures mêlées d'espagnol et de mauvais italien. Ses auditeurs le comprenaient mal. et il perdait ainsi une partie du fruit qu'il aurait certainement recueilli de son onction et de l'ardeur de son zèle, si sa phrase et sa parole avaient été plus correctes. Cette remarque charma Ignace: « Vous dites vrai, Pierre, répondit-il avec la plus douce humilité ; eh bien, ayez soin, je vous prie, de noter mes fautes; je tâcherai de me corriger. » Pierre le promit : un crayon à la main, il marquait toutes les incorrections qui échappaient au Saint dans ses prédications; mais, comme il le raconte lui-même, elles étaient si nombreuses que, désespérant du succès, il abandonna l'entreprise et le lui déclara franchement : « Eh bien, reprit Ignace avec une mansuétude et une douceur admirable, que pouvons-nous répondre à Dieu? » Voulant dire que, jusqu'alors, il n'avait pas reçu plus de facilité pour parler italien, mais qu'il s'efforcerait de faire servir le peu qu'il en savait à la gloire de Notre-Seigneur et au salut des âmes.
Et en effet, on avait sous les yeux les preuves de l'efficacité de sa parole. Les plus grands pécheurs s'em-