HUMILITÉ ET FAVEURS CÉLESTES
grands et si extraordinaires. Ainsi plus on a multiplié les étais autour d'un édifice, plus on doit dire que l'édifice est mal assuré et prêt à s'en aller en ruines. Aussi répétait-il, la rougeur au front, qu'il ne croyait pas qu'il y eût une créature au monde en qui fussent unis des extrêmes plus opposés, tant de péchés et tant de grâces, tant de châtiments mérités et tant de faveurs reçues. Cette persuasion était si profonde que dans le temps même où il était ravi en esprit, pendant ces extases merveilleuses où son corps était soulevé de terre et son âme abîmée en Dieu, il ne perdait pas de vue ces pensées, et se regardait toujours comme la plus vile et la plus indigne chose du monde.
Un jour, qu'il était entouré d'une auréole céleste et élevé au dessus de terre, on l'entendit s'écrier : « 0 Dieu, Dieu infiniment bon, comment soufFrez-vous un pécheur tel que moi? » 11 ne parlait jamais de lui-même sans ajouter à ce qu'il en disait quelque titre pour s'abaisser ; c'est ainsi que dès le commencement de son retour à Dieu, il avait pris l'habitude de signer ses lettres : « Pauvre de tout bien, Ignace.» Il n'y avait personne à la maison dont la vue ne le couvrît de confusion ; il se mettait sous les pieds de tous ; il reconnaissait en tous quelques traits de sainteté; en lui seul il n'en trouvait aucun. Il demandait à Dieu de tarir la source des consolations célestes qui remplissaient son âme. Vivant, il désirait que tout le monde l'oubliât, ou ne se souvînt de lui que pour l'avoir en horreur ; et mort, qu'on l'abandonnât sur un fumier en pâture aux chiens.
Il aurait pu d'ailleurs sans craindre les assauts de la vanité, parler des faveurs divines dont il était comblé ; car il se considérait lui-même comme un tronc d'arbre vermoulu, chargé de pierreries et d'or, mais dont toute la richesse est d'emprunt, et n'est bon lui-même qu'à être jeté au feu. Malgré cela, c'était avec une extrême réserve et seulement quand le bien du prochain le demandait, qu'il