LIVRE IV. — CHAPITRE II
quelquefois vis-à-vis de la même. Mais les résultats montraient bien que, en usant tantôt de dissimulation et de douceur, tantôt de sévérité et de rigueur, le Saint avait précisément fait ce qui convenait le mieux.
Une condition du bon gouvernement des supérieurs c'est de bien connaître ceux qu'ils ont à diriger; aussi, quand saint Ignace envoyait de Rome en un autre lieu quelqu'un de ses enfants, ne manquait-il jamais d'adresser au supérieur de l'endroit une exacte information des qualités et des dispositions de celui qu'il plaçait sous sa conduite.
C'est avec la même sagesse ou même avec une prudence encore plus grande, qu'il conduisait chacun à la perfection par sa voie propre. Il connaissait par expérience tout ce qui peut former les saints : grandes pénitences, longues oraisons, pèlerinages, persécutions, aridités, consolations, tentations, scrupules, visites du ciel, travaux pour le salut des âmes, rien ne lui était étranger. Cette expérience, disons-le en passant, lui fut d'une utilité merveilleuse pour composer les Constitutions, pour donner au genre de vie et aux ministères de la Compagnie leur vrai caractère; de plus sa vie d'une rectitude parfaite, était celle d'un homme habitué à ne prendre ou à ne laisser un parti que sous l'empire de la raison. Malgré cela, il ne voulut jamais mesurer les autres à sa mesure. Il blâmait ceux qui, après avoir éprouvé pour eux-mêmes l'utilité de certaines choses, prétendent en faire des règles infaillibles pour les autres, et regardent comme hors de la voie quiconque ne suit pas leurs propres sentiers.
C'était une de ses maximes que pour bien réussir, il faut s'accommoder aux affaires et non pas accommoder les affaires à soi. Il appliquait cette règle à la direction des âmes. Il se faisait tout à tous, et semblait n'avoir d'autre esprit que celui par lequel chacun se guidait, pourvu que cet esprit ne s'écartât pas de. l'Institut. Cette
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condescendance lui gagnait merveilleusement le cœur de ses enfants, et les portait à lui découvrir toutes leurs pensées. Ils étaient sûrs qu'il cultiverait en eux ce qu'il y trouverait de bon, au lieu de l'arracher, pour y mettre d'autres choses meilleures peut-être, mais pour lesquelles ils n'avaient pas d'inclination, et que Dieu ne leur demandait pas.
Cependant, tout en dirigeant les siens selon leurs aptitudes diverses, Ignace n'avait garde de se prêter à la tiédeur; jamais il ne leur permit de se contenter d'une vie simplement bonne, et qui ne fût pas en harmonie avec la sublimité de leur vocation. Il ne cessait de les presser -de toute manière; avis, conseils, surveillance attentive, pénitences, examens particuliers, exercices spirituels, mortification intérieure ; il n'est pratique ou moyen dont on puisse se servir pour arriver à la perfection, qu'il ne mît en œuvre. Mais il en usait avec une discrétion admirable, ne demandant à chacun que ce que chacun pouvait donner. Comme il connaissait très bien ceux qui étaient des géants dans la vertu, et ceux qui n'étaient encore que des enfants, il proportionnait à leurs forces diverses le fardeau dont il les chargeait. Avait-il affaire à des hommes d'un grand cœur, il les exposait, sans souci de les épargner, aux entreprises les plus difficiles, aux fatigues de longs et pénibles voyages, aux travaux apostoliques, aux privations de tout genre et aux persécutions. Au contraire ceux qui étaient faibles encore, et c'étaient ordinairement les nouveaux venus, il avait coutume, pour ne pas les effaroucher, de les occuper à des choses au-dessous même de leurs forces ; mais il le faisait quelquefois de manière à leur montrer qu'il les traitait ainsi en hommes délicats, afin que la vue de leur peu de vertu et la honte les stimulant, ils se missent en état d'accomplir à leur tour les œuvres des plus parfaits. Le F. Bernard, Japonais, avait été baptisé et envoyé en Europe par saint François Xavier. Saint Ignace, plein d'indulgence pour