LIVRE IV. — CHAPITRE II
un homme qui était novice dans la vie religieuse et dans la foi, voulait l'épargner; malgré toutes les instances de Bernard, il ne consentit à lui accorder un emploi pénible, qu'en lui faisant promettre de l'avertir aussitôt qu'il en éprouverait de l'ennui, de la fatigue ou trop d'accablement.
Même sagesse dans les corrections; elles étaient bénignes ou sévères, selon les forces de chacun. Comme ses yeux exprimaient tout ce qu'il voulait dire, il lui suffisait pour avertir et corriger les plus jeunes, de les regarder. Une voix s'échappait de ses yeux^ Et vocem per ipsum intuitum emittens^ comme dit saint Jean Chrysostôme, en parlant du regard que le Sauveur jeta sur Pierre, regard victorieux qui confondit l'apôtre et lui fit verser un torrent de larmes (1). D'autres fois, il leur adressait des paroles qui tenaient plus de l'éloge que du blâme. Un novice avait les yeux extrêmement vifs; il le corrigea en lui disant : « Frère Jean-Dominique, pourquoi ne faitesvous pas voir aussi dans vos yeux la modestie et la retenue que Dieu a mise dans votre âme? » Il en usa tout autrement avec le P. Olivier Manare, religieux déjà éprouvé et d'une vertu consommée , qui le chérissait comme un père et le vénérait comme un saint. Obligé de quitter Rome pour se rendre au nouveau collège de Lorette, dont il venait d'être nommé Recteur, le P. Manare alla prendre congé de lui et lui demander sa bénédiction. Dans la pensée qu'il ne le reverrait peut-être plus vivant sur cette terre, il ne cessa, tout le temps que dura l'entretien, de tenir ses yeux attachés sur lui. Ignace fit semblant de ne pas s'en apercevoir. Mais au moment où le P. Manare allait sortir de la maison, il chargea le P. Polanco, son secrétaire, de le rappeler et de lui dire que la liberté de son regard l'avait offensé. En conséquence, il lui prescrivait de faire chaque jour son examen particulier sur ce sujet; il lui enjoignait en outre de réciter un
(1) Homil. 9. de Pœnit.
certain nombre de prières vocales ; enfin de lui écrire chaque semaine, dans une lettre à part, comment il avait été fidèle à chacun de ces points. Le P. Manare se soumit à cette pénitence, et l'observa rigoureusement pendant quinze mois entiers; ce fut seulement alors qu'il eut permission de la cesser.
2. Les novices, surtout les plus jeunes, sont semblables à des plantes délicates; ils portent encore avec eux la terre du monde d'où ils viennent d'être arrachés. Saint Ignace les traitait avec une prudence et une douceur extrêmes. Il suivait l'exemple de Notre-Seigneur qui pour achever de les détacher des plaisirs du siècle, a coutume de leur faire goûter le miel des consolations spirituelles, et inonde leurs yeux de larmes de dévotion et de tendresse ; plus tard, quand ils seront devenus plus robustes, il usera de moins de libéralité. Ainsi Ignace n'était pour eux que bénignité et indulgence; il se contentait de ce qu'ils pouvaient donner, sans trop s'inquiéter que ce fût peu de chose, quand ce qu'il découvrait en eux lui présageaitpour l'avenir des fruits de sainteté non vulgaires.
Un jeune homme qui avait été riche et à son aise dans le monde était entré dans la Compagnie, en qualité de Frère coadjuteur. Il avait apporté avec lui un crucifix, aux pieds duquel était une image de la sainte Vierge. Ces deux objets étaient de grand prix, et le novice y tenait beaucoup, par dévotion et à cause de la beauté du travail. Saint Ignace les lui laissa, sans montrer en aucune manière qu'il pût être peu séant de les garder, ou qu'il dût jamais les lui retirer. Cependant le novice croissait dans la vertu et surtout dans la mortification et le renoncement; il y fit de tels progrès qu'il avait peu d'égaux, même parmi les anciens. Quand le Saint le vit détaché . non seulement des choses du monde, mais encore de luimême : c( Maintenant que ce Frère, dit-il, a le crucifix dans le cœur, il est temps de le lui retirer des mains. »