LIVRE V. — CHAPITRE III
et faisait passer leurs avantages avant nos intérêts. Ea voici un exemple.
Le docteur Jérôme Arcé était un des bienfaiteurs de notre maison de Rome. Il venait d'arriver d'Espagne, lorsqu'il tomba gravement malade ; la saison était mauvaise, et il y avait alors parmi les Nôtres beaucoup de santés compromises. Ignace qui, comme nous l'avons vu plus haut, s'était réservé le soin des infirmes, était tout entier occupé de ses enfants. Il ne voulut pas néanmoins qu'un ami et un bienfaiteur, bien qu'étranger, manquât des secours nécessaires dans une si fâcheuse extrémité. Il envoya donc au docteur Arcé, pour l'assister et le servir, avec ordre de ne pas le quitter jusqu'à son entier rétablissement, le seul Frère infirmier que nous eussions alors. Lui-même allait le voir tous les jours, et lui porter avec les consolations de l'âme le soulagement à ses souffrances.
Le fait suivant n'est pas moins beau. Ne pouvant, à cause de l'éloignement, aller lui-même au secours d'une de ses anciennes bienfaitrices, il la recommanda de la manière la plus pressante à nos Pères d'Espagne, et les chargea de lui témoigner en sa place toute sa reconnaissance. Cette personne s'appelait Mencia de Benavente. Elle avait été autrefois dans l'aisance. A l'époque où le Saint était à Alcala, elle lui faisait des aumônes assez abondantes pour l'aider à vivre lui-même et à soutenir encore plusieurs autres pauvres. Plus tard, des revers de fortune la réduisirent au dernier degré de misère et à la mendicité. Saint Ignace ne l'eut pas plutôt appris, qu'il fit appel en sa faveur à la charité du P. François de Villanueva, Recteur du Collège d'Alcala. Ce collège ne faisait que de commencer; les Nôtres s'y trouvaient dans un complet dénuement; ils n'avaient pas même de couvertures pour se protéger la nuit contre les rigueurs de l'hiver, et étaient obligés de dormir enveloppés dans leurs pauvres manteaux. La nourriture était à l'avenant,
114 RECONNAISSANCE d'iGNACE
c'est-à-dire si peu abondante, que tous les jours ressemblaient à des jours de jeûne. Néanmoins, dès que saint Ignace eut exprimé son désir, on vit chacun des Pères, le Recteur en tête, se priver d'une partie de sa faible portion, et déposer son offrande dans une assiette placée à cet effet au milieu de la table. Ces minces offrandes réunies formaient pour la bienfaitrice de leur Père une part assez considérable, et elle vivait ainsi moins pauvrement que les Nôtres.
Citons encore ce fait où éclate avec la reconnaissance de saint Ignace son amour de la pauvreté. Le prieur André Lipomani, seigneur vénitien, s'était dépouillé de son prieuré, afin de fonder un collège de la Compagnie à Padoue, et il ne s'était réservé que ce qui lui était nécessaire pour vivre. Mais saint Ignace n'accepta cette donation qu'avec restriction : il remit par écrit entre les mains du généreux fondateur toute l'administration du revenu, défendit aux Nôtres d'en réclamer un seul denier, et leur enjoignit de recevoir comme aumône ce qu'on voudrait bien leur en attribuer pour leur entretien. De plus, il aliéna une partie du capital de ce même prieuré, pour en faire une rente de quatre cents écus à un des neveux de son bienfaiteur. Toutefois, André Lipomani refusa cette rente, ne voulant pas voir revenir à sa famille ce qu'il avait consacré à Dieu. /