LIVRE V. — CHAPITRE V
paré pour les docteurs de Sorbonne une brève information concernant nos affaires. Ignace consacra trois heures entières à revoir Tune après l'autre chaque expression, afin qu'il n'y eût rien qui ne fût digne des honorables personnages auxquels cette pièce était destinée. Une autre fois, remarquant la négligence avec laquelle certain Père écrivait : « Pour moi, dit-il, je vais expédier au moins trente lettres cette nuit; il n'en partira pas une, que je ne l'ai relue plusieurs fois ; et quant à celles qui seront de ma main, je les transcrirai pour le moins deux ou trois fois, afin que, les corrections faites, il n'y reste aucune rature. »
2. Tel était l'empire de saint Ignace sur lui-même ; ses passions étaient soumises et ne se mouvaient plus qu'à la voix de la raison. J'ai déjà parlé de ce sujet, mais ce que j'en ai rapporté n'est presque rien en comparaison de ce que le P. Louis Gonzalvez fait entendre en deux lignes. Pour lui, écrit-il, voir le P. Ignace, l'entendre, l'observer dans toute sa manière d'être, c'était assister à une leçon vivante de Vlmitation de Jésus-Christ. Quiconque a le goût des choses spirituelles, sait que ce livre comprend les plus sublimes enseignements de la perfection et le suc de la plus haute sainteté. On y trouve surtout ce qui forme le plus solide fondement de la vertu, l'abnégation de soi-même, le crucifiement de l'homme intérieur. Saint Ignace était encore novice dans les choses de Dieu et faisait pénitence à Manrèse, quand ce livre lui tomba sous la main. A peine en eut-il savouré les premières lignes qu'il ne le quitta plus; il l'appelait la perle des livres ; il disait qu'en lui tout était chair et substance. Chaque jour, il en lisait un chapitre à la suite, très posément et par forme de méditation, et en recueillait tout le suc, comme la terre absorbe chacune des gouttes de pluie qui tombent du ciel et pénètrent profondément dans son sein. De plus, une ou deux fois par jour, il
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rouvrait encore au hasard et en parcourait quelques lignes. Il y trouvait toujours ce qui convenait le mieux dans le moment à la disposition de son âme, pour la consoler si elle était triste, la fortifier si elle était abattue, l'instruire si elle était tentée. Ainsi il avait toujours auprès de lui un conseiller, un consolateur et un ami; à ceux qu'il chérissait grandement dans le Seigneur, il ne trouvait point à faire de cadeau plus précieux. Quand il se rendit au Mont Cassin pour y donner les Exercices spirituels au ministre de Charles-Quint, il emporta avec lui autant d'exemplaires qu'il y avait de moines en cette sainte solitude, et il en donna un à chacun, présent également digne et de celui qui l'offrait et de ceux qui le recevaient. Sa vie était la copie vivante de ce livre ; elle avait une merveilleuse efficacité pour exciter ceux qui en étaient témoins à en retracer à leur tour l'image en euxmêmes. Aussi ses enfants n'avaient point de plus grand désir que de rester à Rome et de vivre auprès de lui. De là, les larmes du P. Jacques Lainez toutes les fois qu'il était obligé de s'éloigner ; de là, ces protestations multipliées que rien au monde ne lui causait plus de peine que de vivre loin d'Ignace. De là, ces assurances du P. Simon Rodriguez , disant qu'après la mission des Indes, il n'avait point de plus grand désir que de venir à Rome, et de s'y mettre au service d'Ignace en qualité d'esclave. De là, les lettres fréquentes de ceux qui travaillaient au loin, toutes remplies des souvenirs de l'heureux temps où ils demeuraient auprès de lui, et d'une sainte envie, à la pensée du bonheur de leurs frères mieux partagés.
« C'est à cette école, écrivait le P. Canisius à quelquesuns de ses amis à Rome, qu'on apprend à acquérir une pauvreté opulente, une sujétion libre, une humilité glorieuse et un noble amour de Jésus-Christ crucifié. Toutes les fois que je repasse dans mon esprit cette belle philosophie, dont chacun de vous peut entendre les leçons, je