‹ Saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de JésusChapitre 82 sur 305 · LIVRE V. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V. — CHAPITRE V

comprends mieux ce dont je jouissais à Rome, et ce que j"ai laissé en m'éloignant. Je sens ma conscience qui me condamne et me reproclie ma négligence et ma paresse à profiter de ces biens dont je devais user si peu de temps. » Aussi, grâce à la présence de saint Ignace, la maison professe de Rome était, suivant une expression du P. Polanco dans une de ses lettres, et le cœur de la Compagnie, parce qu'elle possédait le principe de sa vie, et sa tête, parce qu'elle renfermait le principe de toutes ses œuvres, et ses entrailles, parce que la Compagnie en tirait l'aliment nécessaire à sa vigueur spirituelle.

3. Les discours d'Ignace répondaient à sa préoccupation perpétuelle d'acquérir un parfait empire sur soi-même. Le sujet ordinaire de ses exhortations domestiques était la nécessité de devenir un homme intérieur, de briser au pied de la croix de Jésus-Christ sa propre volonté, de dompter ses passions et tous les mouvements de son âme, et de les réduire à se soumettre au moindre signe. Dans ses entretiens familiers, où il parlait toujours de Dieu ou pour Dieu, il n'avait rien plus souvent à la bouche que ces mots : « Vince te ipsum ! Vainquez-vous vous-même ; » leçon si bien apprise par saint François Xavier, que dans les Indes, il ne répétait rien à son tour plus fréquemment aux Nôtres que ce même Vince te ipsum. En trois mots, c'est tout le secret de la sainteté ; cette courte sentence en dit plus que beaucoup de livres chargés de longs commentaires. Comme le grand Apôtre de l'Orient paraissait ne pas savoir autre chose, quelqu'un lui demanda pourquoi il revenait sans cesse sur ce thème ; il trouvait étrange qu'un homme aussi saint fût si stérile dans son enseignement, et que, pour apprendre aux hommes à s'élever à la perfection, il n'eût rien à leur dire, sinon « Triomphez de vous-même. » — « C'est que, reprit le Saint, j'ai appris cette leçon de notre très excellent P. Ignace. » Il l'avait apprise, en efifet ; il avait fait

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mieux encore : il ne s'était pas contenté de l'apprendre d'une manière spéculative ; il l'avait mise en pratique, et par elle, il s'éleva à la plus haute perfection.

Ignace avait une profonde estime de l'oraison ; il y consacrait plusieurs heures chaque jour; mais ce n'était pas à cela qu'il mesurait la sainteté. Le plus parfait à ses yeux n'était pas celui qui priait le plus longtemps; c'était celui qui se renonçait plus généreusement, soumettait plus fortement au frein les désirs de ses sens et de sa volonté. L'expérience lui avait appris, disait-il souvent, que de cent personnes qui placent la substance de la perfection dans de longues heures passées en prière, il en est plus de quatre-vingt-dix qui sont attachées à leur propre jugement, difTiciles à conduire, obstinées dans leur manière de voir, peu souples à la direction, remplies de la bonne opinion d'elles-mêmes, et persuadées qu'elles sont en état de diriger les autres. Il faisait infiniment plus de cas d'un acte de mortification héroïque, résolument accompli, que de nombre d'heures employées à pleurer et à soupirer.

Une de ses craintes, comme il le déclara souvent, c'est qu'on ne se méprît un jour dans la Compagnie sur notre manière propre de tendre à la perfection, et qu'on ne mît dans la prière ce qu'il avait placé dans la mortification. Au P. Natal, qui faisait souvent des instances auprès de lui, pour qu'il étendît au delà d'une heure.la durée de l'oraison, il répondit en substance : « Les longues méditations sont nécessaires, sans doute, pour acquérir l'empire sur ses passions ; mais cet empire une fois conquis, on peut, en un quart d'heure de recueillement, s'unir et plus tôt et plus étroitement à Dieu, qu'on ne le ferait en deux heures et même davantage, avec des passions immortifiées. Car ce qui empêche l'àme de s'élever vers Dieu et de se reposer en Lui, c'est principalement l'attache à soi-même ; aucun poids ne la retient davantage et n'arrête plus son essor. » C'est d'après cette règle qu'il

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