LIVRE V. — CHAPITRE VI
merveilles n'en raconterait-on pas aujourd'hui? Porter pour vêtement un sac et un cilice; ceindre ses flancs d'une chaîne de fer ou d'une ceinture de pointes acérées ; vivre solitaire dans les cavernes ; demeurer au milieu des pauvres dans les hôpitaux, y servir les malades et quelquefois sucer le pus de leurs plaies ; jeûner continuellement ; passer trois, quatre et même huit jours sans prendre de nourriture ; se contenter d'un peu de pain mendié et d'eau, et encore mêler de la terre et de la cendre à ces pauvres aliments; veiller la plus grande partie de la nuit et passer de longues heures en oraison ; ne prendre qu'un court repos sur la terre nue ; se flageller trois et cinq fois par jour avec des chaînes de fer ; aller en pèlerinage pieds nus, et en mendiant, avec son pain, des injures et des mépris ; feindre la folie pour être traité comme les fous ; en un mot, mener une vie semblable à une mort continuelle : voilà ce qu'il avait fait. Et encore tout cela n'était que le premier pas, dans cette marche en avant et toujours plus rapide, vers la perfection la plus consommée. Si donc il avait poursuivi , pendant une longue suite d'années, le cours de ces rigueurs et de ces incroyables pénitences, nul doute, je le répète, que le monde ne l'admirât comme un homme parvenu au point le plus élevé de l'héroïsme dans la sainteté.
Mais tourner ses pensées vers la conversion des pécheurs et, dans ce but, se livrer à de longues études; supprimer presque tout le côté extérieur de ces grandes pénitences, plus admirables en elles-mêmes qu'utiles pour le prochain; adopter des manières plus avenantes et plus polies; s'accommoder en grande partie à la vie commune pour la nourriture et le vêtement; rassembler autour de soi une élite de compagnons; au lieu de rechercher comme auparavant les mépris et les humiliations, de se plaire aux outrages et aux accusations infamantes, défendre sa réputation; enfin, après avoir fondé un Ordre religieux, se proposer de lui laisser un modèle du genre de vie le
136 ZÈLE d'ignace
mieux adapté à sa nature, et, dans cette intention, diriger surtout vers la culture de son âme cette rigueur qui se manifestait en mauvais traitements exercés sur son corps; ne retenir de la mortification que les fatigues imposées par le service du prochain : voilà ce que les hommes spirituels savent seuls apprécier à sa véritable valeur; et pourtant, c'est cela qui constitue la plus sublime et la plus difficile sainteté, parce que c'est l'union^ en un éminent degré, du zèle pour le salut des âmes et pour sa perfection propre, et parce que c'est la vie choisie et pratiquée par Jésus-Christ lui-même.
En effet, si c'est aux œuvres qu'il faut mesurer les degrés de l'amour de Dieu, amour qui, en fin de compte, est l'âme de la sainteté, quelle règle plus assurée que celle donnée par le Sauveur à saint Pierre? « M'aimez-vous plus que ceux-ci? » avait demandé Jésus. « Sur la réponse affirmative de l'Apôtre, Notre-Seigneur, remarque saint Jean Chrysostome, ne lui dit pas : Jetez votre argent, livrez-vous aux jeûnes; accablez-vous de travaux; ressuscitez les morts, chassez les démons; il ne lui commanda aucune de ces œuvres, ni rien de pareil; mais laissant tout cela : Si vous m'aimez, lui dit-il, paissez mes brebis- Non diocit Chrishis : Abjice pecuniam, jejunmm exerce, macéra te laboribus, mortuos excita, dœmonia abige; nihil horum rel aliorum recte factorum in médium adduxit; sed omnibus illis prœtermissis, dixit illi : Si diligis me, pasce oves meas (1). » Voyons quelle fut, à ce point de vue du zèle pour le salut des âmes, la perfection d'Ignace.
2. Les premières paroles qui se présentent sous ma plume sont celles du Pape Grégoire XV demandant aux cardinaux leur avis dans la cause de canonisation d'Ignace : « En vérité, leur dit-il, il nous semble qu'on peut très justement appliquer au bienheureux Ignace ce que l'Écriture dit de Josué : Il fut grand selon son nom,
(1) Orat. de S. Phiiogonia.