LIVRE V. — CHAPITRE VI
disait-il en commençant, la lettre que nous devons écrire, selon les ordres de Votre Révérence. Outre plusieurs avantages dont elle est pour nous la source, il en est un que je ressens tout particulièrement; elle me fait souvenir du jugement dernier. Si ayant à rendre compte d'une chose si peu considérable et sans aucun danger de notre part, nous ne laissons pas de ressentir une grande confusion, parce que notre conscience nous reproche de ne pas avoir pleinement satisfait aux obligations de notre ministère ; si nous nous sentons confondus, bien que nous n'ayons pas à révéler nos péchés, mais uniquement le bien qu'il a plu à Dieu d'opérer par notre moyen ; quelles seront notre humiliation et notre douleur, quand il nous faudra rendre compte non plus seulement des œuvres faites avec trop de nonchalance au service de Dieu, et du mauvais emploi des dons célestes, mais de tous les manquements et de toutes les fautes dont nous ne faisons à présent qu'un aveu superficiel ? » Et pourtant, ni le P. Frusius ni ses compagnons n'étaient demeurés oisifs à Venise. La lettre, dont nous venons de citer les premières lignes, donne le détail de leurs occupations. Outre quatre classes de latin et de grec, ils avaient prêché toutes les fêtes, enseigné le catéchisme, et entendu au saint tribunal grand nombre de pénitents, hommes du peuple et gentilshommes, accourus de Brescia, de Padoue, de Vicence et de tous les environs. Ils avaient assisté les pauvres des aumônes recueillies pour eux, visité les prisonniers et pourvu à leurs besoins spirituels et corporels, procuré un refuge à beaucoup de malheureuses femmes retirées du désordre, instruit des mahométans catéchumènes, ramené à l'Église quelques renégats, convaincu plusieurs hérétiques luthériens, venus à Venise d'au delà des monts, gagné aux mêmes offices de charité apostolique et associé à leurs travaux une foule de prêtres zélés : et toutes ces œuvres n'avaient guère pris que le printemps de l'année 1352.
Enlisant ces lettres, saint Ignace éprouvait une joie
incroyable qui du fond de son âme rayonnait sur son visage ; les larmes jaillissaient de ses yeux, et souvent il interrompait sa lecture, pour lever la tête vers le ciel et bénir Dieu d'avoir accompli de si grandes choses par le moyen de si faibles instruments. Du reste, quiconque a dans le cœur une étincelle d'amour de Dieu et de zèle pour le salut des âmes, serait pénétré des mêmes sentiments, s'il lui était donné de parcourir le volumineux recueil, où nous conservons encore les relations qui lui étaient adressées de toutes les parties du monde. Là, ce sont des conversions d'infidèles et d'hérétiques; ici, d'admirables changements de vie opérés en de grands pécheurs ; ailleurs, d'autres grâces non moins étonnantes, accordées par Dieu comme récompense aux travaux des ouvriers apostoliques.
Je ne puis taire ce qui arriva, certain jour, au Saint, à la lecture d'une de ces missives écrite de Sicile par le P. Jacques Lostius. Bien qu'on ne cessât de recueillir dans ce pays les plus belles moissons, une semaine pourtant s'était passée d'une manière assez stérile. Le P. Lostius écrivit donc à saint Ignace que rien ne s'était présenté sous sa plume, si ce n'est qu'il n'avait rien à écrire. Ignace baisa cette lettre avec amour; l'humilité de ce bon Recteur la lui rendit aussi chère que si elle lui avait apporté le récit de quelque conversion extraordinaire.
Il aimait particulièrement les supérieurs qui se montraient importuns pai^ leur insistance à lui demander de nouveaux ouvriers /c'était sa coutume de dire l'Ange de Naples, de Palerme, de Sienne, etc., en parlant des Recteurs de ces différents collèges. D'ordinaire, il gardait quelque temps à Rome auprès de lui les hommes qui donnaient de plus grandes espérances. Mais il ne les retint jamais par des vues personnelles, et il n'hésitait pas à s'en priver pour les envoyer où il était besoin. Il ne souffrait pas non plus qu'ils fussent fixés dans tel collège, s'ils n'y trouvaient pas un emploi suffisant à leur activité,