LIVRE V. — CHAPITRE VII
d'œuvre plus excellente que de glorifier Dieu, d'abord en soi-même, et ensuite dans les autres créatures, en les ramenant à lui autant qu'elles en sont capables. Partant, consolez-vous, en considérant votre propre vocation, et rendez à Dieu des actions de grâces pour un don si relevé; demandez-lui esprit et vigueur pour correspondre avec un grand courage à tout ce que l'on attend, à tout ce que l'on se promet de vous. Car il est hors de doute qu'il vous faut une assistance et un secours de Dieu plus qu'ordinaire pour répondre à une fin si haute.
» Ainsi, pour l'amour de Jésus-Christ, oubliant le passé, à l'exemple de saint Paul, tenez sans cesse vos regards fixés sur le grand espace qu'il vous reste à parcourir encore dans le chemin de la vertu. Regardez comme des ennemis de votre âme la négligence, la lâcheté et la paresse, qui refroidissent et affaiblissent le désir d'avancer dans la vie spirituelle et dans la science. Placez devant vos yeux, comme modèles à imiter, non les faibles et les lâches, mais les courageux et les fervents. Rougissez d'être vaincus par les enfants du sièle, animés de plus de sollicitude pour acquérir les biens du temps que vous pour gagner les biens de l'éternité. Confondez-vous de voir qu'ils courent plus vite à la mort que vous à la vie. Tenezvous pour des hommes capables de bien peu, si un courtisan, pour gagner les bonnes grâces d'un prince de la terre, le sert avec plus de fidélité que vous ne servez le Roi du ciel; et si un soldat, pour une fumée de gloire et pour la misérable part de butin qu'il attend d'une bataille gagnée, lutte contre les ennemis et combat plus valeureusement que vous pour vaincre le démon, le monde, vousmêmes, et pour gagner par cette victoire le royaume du ciel et une gloire immortelle.
» Je vous en supplie donc, au nom de tout l'amour que vous avez pour Notre Seigneur Jésus-Christ, ne soyez ni lâches, ni négligents. L'arc se rompt s'il est trop tendu, mais l'âme se perd si elle se relâche : Arcum frangit con-
tentio, animum remissio. Au contraire, dit l'Écriture, « l'âme de ceux qui travaillent sera comblée de tous les biens : Aninms laborcmtium impingitabitvr (1). Ayez donc soin de raviver et de maintenir en vous la sainte ferveur, afin de vous livrer tout entiers à l'étude de la perfection et à celle des sciences. Tenez pour certain que, dans l'une comme dans l'autre, un acte animé de cette ferveur fait plus avancer que mille produits avec lâcheté, et que ce qu'un négligent acquiert avec beaucoup de travail en plusieurs années, le fervent l'obtient avec facilité en peu de temps. En matière de sciences, il existe une différence manifeste entre les hommes studieux et les négligents; eh bien! cette différence est la même en ce qui regarde l'avanvancement dans la vertu, et la victoire sur la faiblesse à laquelle notre nature est sujette. Car de fait, comme il est clair pour tous, les paresseux, pour ne pas vouloir combattre contre eux-mêmes, n'arrivent jamais ou n'arrivent que très tard à la véritable paix de l'âme et à la possession de quelque vertu, tandis qu'au contraire, les fervents et les courageux arrivent en peu de temps à l'une et à Tautre.
« Et quant à l'allégresse, autant du moins qu'on en peut avoir en cette vie, la même expérience nous enseigne que ce ne sont point les paresseux, mais les fervents dans le service de Dieu qui en jouissent. La raison en est simple : ces derniers travaillant, dès les commencements, à se vaincre, à se rendre maîtres d'eux-mêmes et à détruire l'amour-propre, arrachent les racines de toutes les passions désordonnées , ainsi que les racines des tourments et des peines qui naissent du désordre de ces passions. A leur place, ils plantent dans leur âme les habitudes de la vertu, et par elles, ils parviennent à agir presque naturellement, avec grande facilité et grande allégresse, se disposant ainsi à goûter les saintes délices de Dieu, qui les console avec la plus paternelle ten- (1) Prov. xui, 4.