LIVRE V. — CHAPITRE VII
dresse. « Car c'est au vainqueur que sera donnée la manne cachée : Vincenti dabo manna absconditum (1). » Par la raison des contraires, la paresse est la mère d'une vie toujours mécontente, parce qu'elle ne laisse point arracher les racines d'où naît le mécontentement, c'est-àdire l'amour-propre, et elle se rend indigne de recevoir les faveurs de l'amour divin. C'est pourquoi vous devriez vous porter à vos louables exercices avec une sainte ferveur, parce que, dès cette vie, vous sentiriez ses heureux effets non seulement par la perfection de vos âmes, mais encore par le contentement de la vie présente.
» Et maintenant, si vous considérez la récompense de la vie éternelle, comme nous devons tous le faire, vous demeurerez facilement convaincus avec saint Paul, que « les souffrances de la vie présente ne sont pas dignes de la gloire future qui sera révélée en nous, » et que « la brièveté et la mesure si légère de nos tribulations opéreront en nous, par-dessus toute mesure, dans la hauteur du ciel, un poids éternel de gloire. Non sunt condignœ passiones hujus temporis ad futuram gloriam quœ revelabitur in nobis (2).... Momentaneum et levé tribulationis nostrœ supra modum in sublimitate œternum gloriœ pondus operatur in nobis (3). » Et si cela est vrai pour tout chrétien qui honore et sert Dieu, vous pouvez concevoir par là combien grande devra être votre couronne, pourvu que vous correspondiez à votre Institut, lequel ne vous impose pas seulement l'obligation de servir Dieu pour vous-mêmes, mais encore celle de travailler au salut des autres pour l'honneur et le service de Dieu. C'est de ces hommes que l'Écriture dit : « Qui ad justitiam erudiunt multos, quasi Stella fulgebunt in perpétuas œternitates. Ceux qui enseignent la justice à un grand nombre , brilleront comme des étoiles dans les perpétuelles éternités (4). » Paroles que doivent s'appliquer ceux qui travaillent avec
(1) Apoc. II, 17. (3) II. Cor. iv, 17.
(2) Rom. vm, 18. (4) Dan. xii, 8.
ardeur à remplir leur office, s'essayant d'abord à porter les armes du salut, afin de les manier ensuite sans relâche jusqu'au dernier soupir. Car il ne suffit pas de professer un genre de vie sublime, si l'on n'accomplit avec perfection ce qu'il exige de nous. En effet, le prophète Jérémie nous dit : « Maledictus qui facit opus Dei negligenter. Maudit soit celui qui fait l'œuvre de Dieu négligemment (1). » Saint Paul nous dit à son tour : ce Qui in stadio currunt, omnes qiildem currunt, sed unus accipit hravium. » Et encore : « Non coronabitur nisi qui légitime certaverit. Ceux qui entrent dans la lice courent tous ensemble, mais un seul emporte le prix (2); » et il ajoute : « Il n'y aura de couronné que celui qui aura combattu légitimement (3), » c'est-à-dire qui aura fidèlement accompli les devoirs de son état.
» Mais ce que je souhaite par-dessus tout, c'est que vous vous exerciez dans le pur amour de Jésus-Christ, dans le désir de sa gloire et du salut des âmes qu'il a si chèrement rachetées. Vous le devez, puisque vous êtes ses soldats, à titre spécial et à solde spéciale, dans cette Compagnie où nous militons ensemble. Je dis à titre spécial, parce qu'il est beaucoup d'autres titres généraux qui certes nous obligent à désirer ardemment son honneur et son service. Quant à sa solde, à lui, c'est tout ce que vous possédez dans l'ordre de la nature, tout ce que vous êtes, tout ce que vous pouvez, parce que c'est lui qui vous l'a donné, le conserve et le maintient, l'être, la vie, l'âme avec toutes ses puissances et ses perfections, et le corps avec tous les biens extérieurs. Sa solde, à lui, ce sont les biens spirituels de la grâce dont il vous prévient avec tant de bénignité et de largesse, et dont il vous enrichit chaque jour, comme si vous n'aviez jamais été ni ennemis ni rebelles. Sa solde, à lui, ce
(1) Jebeai. xlviii, 10. •
(2) I. Cor. ix, 24.
(3) II. TiM. II, 5.