CHAPITRE IX
(feVrier iszS-mars 1535).
Nous ignorons tout du voyage d'Inigo; de Barcelone .a Paris, la route est longue, mais il nous faut contenter des minces details consigned dans une lettre a Ines Pascual 1 : Par la grace et la bonte de Dieu Notre-Seigneur, favoris^ par le temps et entierement sauf de ma personne, je suis arrive en cette ville de Paris, le deuxieme jour de fevrier, resolu d'y etudier jusqu'a ce que le Seigneur m'ordonne autre chose. . Le pittoresque des pays nouveaux qu'il traverse, les evenements religieux qui agitent la France, la rivalite de Francois I er et de Charles- Quint auront assurement dit quelque chose a 1' esprit du voyageur; mais nous ne savons quoi; il n'a pas juge a propos de nous en instruire; connaitre et remplir la volonte de Dieu est la seule affaire qui lui prenne vraiment a cosur.
L'Universite de Paris 2 , a 1'heure ou Inigo de Loyola vient y poursuivre ses etudes, differe assez de celles de Valladolid, de Salamanque et d'Alcala. C'est un centre intellectuel plus ancien, plus complique, plus international. La situation geographique de la France, son role & part de Fille ainee de 1'^glise, ont fait de la capitale, des le moyen age, une sorte de carrefour des esprits. Aux jours de la Renaissance, et' de la Reforme, Paris offre plus que jamais le meme spectacle.
A la Sorbonne, A Navarre, dans les couvents des Jacobins et des Cordeliers, la theo logic est enseignee a des gens venus
i. Ep. .et instr.) I, 74.
2^. Grevier, Hist, de VUniversite de Paris (1761). Le tome V contient ''histoire de 1'Universitd de 1494 a 1554.
de partout. Les Facultes de Decret et de Medecine ont aussi leur clientele multicolore. Mais c'est surtout la philosophic, la rhetorique et la grammaire, qui s'enorgueillissent de re"unir, dans pres de soixante colleges, des etudiants de tous les coins de PEurope. Ceux-ci sont groupes, selon le mot consacre, en quatre Nations : Nation de Normandie pour les Normands, les Bretons, les Angevins et les Manceaux; Nation de Picardie pour les Artesiens, et les Wallons ; Nation d'Angleterre ou d'Allemagne pour les ficossais, les Anglais, les Alsaciens, les Allemands et les Suisses; Nation de France pour les Fran9ais de 1'Est, du Centre et du Midi, pour les Italiens, les Espagnols et les Portugais.
Dans cette republique du savoir, le peuple est nombreux, remuant, attache a ses droits, pointilleux sur les usages, chicaneur dans la dispute, tumultueux dans ses reclamations. La Faculte des Arts, la plus ancienne de toutes praeclara Facultas nomme le recteur de 1'Universite, dont les fonctions durent trois mois seulement. Les procureurs de chaque Nation les vieux registres en temoignent sont a"prement jaloux de cette preeminence et defendent, contre les initiatives des autres Facultes, les privileges de la leur; dans ces combats, il n'est pas rare que les assauts d' eloquence s'achevent a main armee. II faut ajouter qu'aux alentours de 1528, les questions statutaires sont frivoles, aupres des questions de methode et de doctrine qui agitent 1'Universite de Paris.
Le roi de France d'alors, Franois I er , a ete surnomme le Pere des Lettres. Tout n'est pas flatterie dans ce titre, le Prince aima vraiment les Lettres et les lettres; et s'il n'exe^a pas toujours sa protection avec la decision et la clairvoyance qui auraient convenu au chef d'un grand peuple catholique, ces faiblesses memes decelent la gravite des heures de son regne 1 . En ce moment-la, la Renaissance est en plein e"clat
i. On pourrait dresser un dyptique k volets contradictoires, portant les actes publics du roi, de 1521 a 1528, sur les pousse"es de la Re"forme en France.
a Paris et la R6forme commence a sourdre. Ces deux mots suffisent a indiquer les problemes qui s'offrent a 1'Universite. Quand Inigo de Loyola vient, en 1528, se faire inscrire au college de Montaigu comme etudiant de grammaire, Luther a deja ete frappe par Leon X (1520); il a rompu definitivement avec Tfiglise et avec 1'Empire, a la diete de Worms (1521), ses livres, traduits en latin, commencent a circuler en France (1525); Jean Calvin etudie le droit a Orleans et a Bourges; mais il ne va pas tarder a rentrer a Paris (1531), il s'installera au College de Fortet, et glissera vite dans un protestantisme de son choix, dont le manifeste doctrinal sera ^Institution Chretienne (1535).
En face du lutheranisme, la Sorbonne 1 prend position de bonne heure (1521); le Parlement la suit d'un pas resolu; la Cour atermoie. Louise de Savoie serait plus ferme, Marguerite de Navarre est plus indulgente; aussi fidele que sa mere dans la croyance, aussi jaloux que sa sceur de jouer un role de Mecene, Fra^ois I er oscille de la rigueur a la mollesse. On le voit tour a tour ordonner des supplices et couvrir des suspects, au risque de compromettre par ce double jeu la doctrine catholique que pourtant il veut sauve. Dans cet imbroglio de tendances diverses, les humanistes se partagent.
En France, comme d'ailleurs en Allemagne et en Italic, il y a, avant que Luther apparaisse, un humanisme qui fraye la voie au protestantisme, en decriant le latin medieval, en raillant les subtilites de Tlicole, en secouant le joug de la theologie sur les sciences humaines, en faisant bon march6 de la conception chretienne et traditionnelle de la vie. II existe aussi, anterieurement a Luther, un humanisme fort different. Ses adeptes sont amis des raffinements du langage; ils preconisent volontiers pour 1'etude des lettres, de la philosophie et de la th6ologie, des methodes nouvelles; ils preten-
i. L. Delisle, Notice sur un registre de laFaculte de theologie (1505-1533); L. Clerval, Registre des proces-verbaux de la Faculte de theologie de Paris, I, 1505-1523, Paris, Lecoffre, 1917; Crevier, op. cit., V, 172, 195-197, 202-204.
dent que c'est uniquement aux sources de 1'antiquite classique et de 1'antiquite chretienne que les esprits pourront s'abreuver du vrai savoir. Dans la ferveur de leurs desirs de renovation intellectuelle, ils s'echappent parfois en critiques virulentes centre la routine des idees, des institutions et des hominesmais, a travers ces initiatives et ces censures, ils ne ressemblent aux protestants qu'en apparence; leurs efforts tendent uniquement a cette reforme in capita et in membris que la chretiente d' Occident appelle de ses voeux depuis deux siecles. S'ils errent sur quelques points, ils pensent que ces points n'en- .gagent pas la foi, ils entendent demeurer catholiques. Gilles de Viterbe en Italic, Nicolas de Cusa en Allemagne, incarnent cet esprit de tradition et de pr ogres. II ne manque pas de Fran9ais qui portent en eux une ame toute pareille. Guillaume Fichet, Robert Gaguin, Josse Clictove, Guillaume Bude, Guillaume Petit, Germain de Brie pour nous borner a quelques noins plus significatifs forment une chaine vivante d'influences parisiennes ou circule ce double courant d'humanisme et de foi 1 . On peut rapprocher d'eux Lefevre d'l^taples lui-meme 2 .
Par leurs relations avec l^rasme et Reuchlin et par quelquesunes de leurs formules, certains de ces reformistes semblent en coquetterie et en cornplicite avec le protestantisme ; en realite, ils sont antilutheriens. Jusque dans le Cenacle evangelique de Meaux et parmi les proteges de Marguerite de Navarre, il faut distinguer des esprits et des tendances d'une grande diversite 3 .
1. Imbart de la Tour, Les origines de la Reforme., II, 397-445 ; III, 59-157; A. Renaudet, Prerejorme et humanisme, 76-89, 141-159, 205-209, 366-403.
2. Emile Doumergue (Calvin, III, 88-89) fait de Lefevre un protestant. J'ai protest^ la contre a plusieurs reprises (Etudes, 20 feVrier 1918, i54-5iS> et d'autres fois encore). M. Vi^not (Revue chretienne, nov.-de'c. 1917, SP4)i N. Weiss (B. de I'hist. du prot., 1910, 81-85; 1913. 97-i68); M. Renaudet (Prereforme et humanisme, 698-703) d^clarent p^rim^e la these de M. Doumergue. Le Guillaume Farel publi6 en 1930 par des e"rudits suisses va-aux mSmes conclusions (99-113).
3. Pierre Jourda, Marguerite d'AngoulSme, I, 97-99, 181-182, 184, 186; Etudes, 26 sept. 1931, 698-702.
Dans les soixante colleges de la capitale, la masse des principaux et des regents garde a 1'figlise la meme obeissance. L'autorite 1 de la sacre"e Faculte de Theologie s'impose a eux. Qu'il s'agisse des livres de Luther ou de ceux de Berquin, on ne voit guere de maitres se lever pour les defendre ; et dans les processions solennelles ordonnees pour expier les blasphemes des heretiques, 1'Universite* prend volontiers sa place, aux cotes du parlement et du clerge, protestant ainsi de sa fidelit6 a la religion nationale. Sans doute, au milieu des multiples problemes qui s'agitent, ces hommes instruits ne souscrivaient pas tous a toutes les paroles du syndic de la Sorbonne, Noel Beda 1 ; mais, sur le fonds meme de la doctrine catholique, ils entendent bien demeurer dans 1'Iiglise et avec 1'Iiglise. Le recteur Nicolas Cop et quelques autres fugitifs ne sont que des exceptions.
Tel est le milieu agite, vivant, rassurant et perilleux a la fois, dans lequel Inigo de Loyola va rester, sept annees durant, en apprenti du savoir. II y aborde muni seulement de quelques courtes connaissances de grammaire latine; mais it est d'^ge mur, il a une prudence innee, I'^me droite et noble, et son coeur est tout a Dieu. II va recommencer a Montaigu ses classes de grammaire (1528-1529); il fera a Sainte-Barbe toutes ses etudes philosophiques (1529-1533); les dominicains du couvent de la rue Saint- Jacques seront ses maitres de theologie ( I 534~ I 535)' Nous le suivrons bientot dans ces trois milieux assez dissemblables, pour essayer de mesurer ce qu'il apprit. Notons d'abord quelques incidents de sa vie qu'il nous a conte"s lui-meme.
I. Noel B6da ou B6dier, n6 vers 1470 en Picardie, est deja au college de Montaigu avec Standonck en 1495. II recueille la succession de Standonck en 1503, est re9U docteur en the'ologie le 15 avril 1508, donne sa demission de Principal de Montaigu en 1514, devient syndic de la Faculte" de Theologie le 5 mai 1520. A partir de cette date jusqu'a sa disgrace en 1527, son activity contre les luthe'ranisants ne cesse pas. Sur lui, outre Itnbart de la Tour, Delisle et Clerval, voir Pierre Caron, Positions de I'Ecole des chartes, 1898; Weiss et Bourilly, Bull, de I' hist, du prot. francais, mai
HISTOIHE DE SAINT 1GNACE DH LOYOLA. 12
En arrivant a Paris, il prit logement dans une hotellerie frequentee par des Espagnols, probablement dans les environs de 1'hopital Saint- Jacques. Peu apres,:il re9ut d ? un marehand 25 ecus sur un billet de Barcelone. Les amis Catalans demeuraient fideles a leur protege. Celm-di .etait ferme dans ses habitudes de pauvrete e vangelique ; il ^onna son argent a garder a 1'un de ses eompatriotes de d'hotellerie. ;Grise par cette bonne aubaine, 1'indiscret eut vite fait de .gaspiller le tre"sor, sauf a confesser iun jour a rinteressLie quill vetait .dans 1'impossibilite ide lui rendre un sou 1 . Quand vint J'a'lleluia pascal, Inigo de Loyola se trouva sans ressource aucune; son denuement le contraignit a quitter I'hotellerie, pour chercher un refuge a 1'hopital Saint- Jacques .aux pelerins, rue Mauconseil, par dela I'eglise et le cimetiere des Innocents 2 . Assure d'un abri gratuit, 1'etudiant n'avait plus qu'a mendier sa nourriture; et il n'hesita pas a le faire, selon la coutume deja prise a Barcelone et a Alcala. A I'.usage, il trouva que la chose avait le grave inconvenient de lui faire perdre un temps .precieux. Par ailleurs, la .distance etait assez longue entre la rue Mauconseil et la Montagne Sainte-Genevieve; et le reglement de Thopital s'accordait mal avec celui de Montaigu. II ne^pouvait quitter Saint- Jacques .qu'avec le jour, il devait y rentrer avant Vangelus. Or, on suivait a Montaigu 1'usage commun des ecoles, qui etait de;faire la premiere classe a 5 heures .du matin et une repetition a 7 heures du soir. Reduit par sa ^pauvrete a la condition de martinet , et de martinet nich6 dans