Cronicon, I
Tout ce qu'il recevait de Flandre, d'Angleterre ou d'Espagne, lui venait par lettre de change tiree SUE un marchand parisien. Un depositaire v plus consciencieux que le premier, gardait tout cet argent Inigo puisait dans cette abondance : tres peu pour lui, beaucoup pour ses camarades d'ecole. II marquait sur. un. billet la somme a fournir et le nom du beneficiaire; sur. vue du billet, le depositaire versait. Cbmbien de pauvres martinets)) furent ainsi secourus par ce mendiant volontaire 1 .
Revenons maintenant au cycle des etudes suivies a Paris par Ignace de Loyola.
Les deux annees passees a Barcelone, les quinze mois passes a Alcala 1'avaient laisse trop ignorant en latin. Selon sa propre expression, il manquait des fondements necessaires pour batir un Edifice de science solide. Les conseillers d'Espagne 1'avaient peut-etre pousse trop vite a amasser des connaissances diverses. Des son arrivee au college de Montaigu, : il prit la: resolution heroique de recommencer au milieu des jeunes enfants ses classes de grammaire.
A Montaigu; 2 j comme dans les autres colleges, les Sieves se partageaient en boursiers defrayes de tout sur les rentes memes de la fondation; cameristes riches; installes la avec leurs domestiques et pedagogues; portionnistes qui partageaient avec les boursiers le vivre et le couvert; martinets ou. externes loges et nourris n'importe ou et presents au college uniquement. a 1'heure des Ie9ons et des repetitions. Inigo fut d'abord un pauvre martinet de Montaigu. II aurait pu demander des Ie9ons de latinite a n'importe quel pedagogue. Les reglements universitaires n'exigeaient un certificat de scolarite que pour le cours des Arts ; Mais il prefera, sans- doute beneficier. des secours d'un college de renoni; Et d'ailleurs Montaigu se
i. Scr. de S. Ign., I, 735.
3. Marcel Godet, La Congregation de Montaigu. Parisj Champion, ; Lebeuf (6d. Gocheris), II, 599, 680-682.
partageait avec Coqueret et Sainte-Barbe, la clientele assez nombreuse des etudiants portugais et espagnols.
Le college, aujourd'hui disparu, donnait sur la rue des Sept-Voies et sur la rue Saint-fitienne des Ores. II occupait les deux angles est d'un quadrilatere ferme a 1'ouest par Sainte-Barbe et 1'hotel des Abbes du mont Saint-Michel. A la fin du xv e siecle, le prStre malinois Jean Standonck, en avait fait une maison studieuse et de vie austere (1490-1499). Dans la pensee du reformateur, les capettes on appelait ainsi les boursiers, a cause du manteau a capuchon qu'ils portaient pardessus leur soutane devaient etre des clercs d'elite, afin de promettre a Tfiglise des pretres excellents dont elle avait tant besoin. Standonck comptait bien aussi que, par la contagion de 1'exemple, les eleves riches admis dans son college, a cote des pauvres, aideraient a leur tour au renouvellement de tout le clerge. Ce dessein apostolique derive des Freres de la vie commune; Standonck avait e"te leur eleve a Gouda, avant que d'etudier a Louvain et a Paris; et jusqu'a sa mort il resta avec eux en relations etroites.
Quand il mourut le 5 fevrier 1503, 1'homme de Dieu avait deja choisi son successeur dans la charge de Principal. Noel Beda, associe de bonne heure aux travaux de Standonck, etait picard d'origine. II avait tout le serieux et toute la tenacite de Calvin. II conserva au college de Montaigu son caractere d'austerite, en depit de 1'experience qui aurait du lui conseiller d'adoucir le regime alimentaire des capettes et le reglement de leur journee. II doubla la rigidite de la vie par celle des idees. De son temps, portionnistes et cameristes partageaient le meme regime intellectuel. C'est un regime qu'on pourrait appeler integriste. Meme quand il cessa d'etre Principal (1513)) Beda demeura le maitre de la maison. Sa vigilance, son zele, son intrepidite, lui donnerent, jusqu'a sa mort (1537), un role important dans la Faculte de Theologie dont il etait syndic; on imagine si un homme de ce caractere aurait complaisamment ouvert aux nouveautes la porte de Montaigu. Ses successeurs dans la direction, Pierre Tempeste (1513-1538), et
Jean Hegon plus tard, subirent ou accepterent sa domination 1 .
Telle est la maison a laquelle Inigo de Loyola vient demander des Ie9ons de grammaire.
II y a alors, dans 1'enseignement des langues anciennes,. deux methodes qui se heurtent : le trantran suranne de la route medievale, si vivement raille par Louis Vives, et les. innovations de rhumanisme. Des le dernier tiers du xv e siecle, Paris connait des humanistes qui impriment des livres; ils ne publient pas seulement des editions de Salluste et de Ciceron, de Virgile et de Lucain, mais des manuels de preceptes 2 . Fichet a une Rhetorique, Gaguin un traite de metrique, Tardif une grammaire. Erasme, qui arrive a Montaigu en 1495, pour y enseigner la Bible, a surabondamment ridiculise la maigre chere du College; il precise peu quelle discipline intellectuelle y regnait. Sa presence dans la maison de Standonck temoigne que Montaigu ne faisait pas alors grise mine a rhumanisme.. Mais, apres la revoke de Luther (1521), il est probable que le ciel devint plus orageux, a Montaigu, pour ceux qui latinisaient et grecisaient . Beda ecrira, nommement, contre Le Fevre d'fitaples et firasme, sa brochure Adversus clandestinos Lutheranos, 1528; il obtiendra que la Sorbonne interdise dans les colleges les Collogues d'^rasme (23 juin 1528), dont le libraire parisien Colines venait de tirer 20.000 exemplaires. Apres de tels coups, rhumanisme, en 1528, devait Stre a Montaigu bien suspect.
Se tromperait-on en disant que la disgrace d'firasme fut partagee par Laurent Valla, Aide Manuce, Josse Bade et meme le flamand Despautere, dont les manuels de latinite, imprimes a Paris, faisaient disparaitre, sous leurs multiples editions, tous les rudiments anciens? A plus forte raison Beda n'aurait-il pas souffert que penetrassent, dans la maison qu'il regardait toujours comme sienne, la grammaire latine et la rhetorique de Philippe Melanchton. On ne se figure pas, dans le tradi-