‹ Saint Ignace de Loyola [microform]Chapitre 143 sur 396 · EN VUE D*UNE VIE · texte numérisé non relu

EN VUE D*UNE VIE

Toutefois, ces rapprochements laissent a 1'affection d'Inigo pour les siens toute son elevation et toute sa liberte. II ne les aime qu'en Dieu et pour Dieu. Dans sa lettre de 1532 a son frere Martin Garcia, il ecrit une phrase qui nous revele le fond de son coeur et explique toute sa conduite. Vraiment, je ne saurais aimer une personne en cette vie, qu'autant qu'elle fait tout son possible pour servir et louer Dieu Notre-Seigneur. Que tous les Loyola en fussent la, et Martin Garcia en particulier, Inigo en doutait fort, avant de revenir a Azpeitia. Depuis qu'il vivait si pres des siens, il savait au juste a quoi s'en tenir; de la ses efforts, pour amener a Dieu tous les membres de sa famille.

L' accord avec les Isabelitas, le reglement du clerge dont Andre de Loyola etait recteur, importait fort. Le bien public y etait interesse, autant que la conscience des Loyola. La dignite morale de la vie importait davantage encore. Et sur ce point, combien le mal etait profond et invetere! Le pere d'Inigo avait laisse de facheux exemples que les siens n'avaient que trop fidelement suivis. Pero Lopez de Loyola, Martin Garcia de Loyola, Maria Saenz de Arriola, Juan de Eyzaguirre, avaient une conduite peu reguliere. Ramener ces pecheurs publics au respect du Decalogue etait d'autant plus urgent, que 1'autorite de la famille de Loyola etait grande dans le pays. Si zele pour inculquer a tous le service fidele de la divine Majeste, comment Inigo aurait-il abandonne les siens au feu de leurs passions mauvaises ? Surement, ils furent de ceux qu'il precha avec le plus d'ardeur, de tendresse et de perseverance. Non seulement les actes notaries etablissent que ces hommes de foi ne voulurent pas quitter ce monde, avant de faire les justes reparations de leurs fautes, mais bien avant la fin, ils se rangeront au devoir; et pour demeurer fideles, demanderont aux sacrements frequemment re9us, la victoire sur leurs vices. Avant que d'en venir la, la lutte fut longue. Vers la fin du sejour meme d'Inigo, a Azpeitia, les scandales continuaient. Pour les empecher, 1'homme de Dieu n'hesita pas a tenter un coup hardi, a la maniere des saints.

LE SANCTIFICATEUR D'AZPEITIA 23!

Bien des fois, les siens avaient renouvele* leurs instances pour qu'Inigo vint a Loyola passer quelques jours. Madeleine Araoz s'acharna particulierement, dans une de ses visites a I'hopital, pour obtenir cette condescendance, Inigo resista. Afin de vaincre une fermete qui semblait invincible, Madeleine se jeta a genoux et supplia Inigo, au nom de la passion du Christ, de ne pas refuser de venir au chateau. Inigo reflechit, il revit la vieille Casa Solar qu'il avait quittee en 1521; et il y demeura au moins une nuit 1 . Sachant ce qui se passait, il se mit en observation. La complice attendue par Tun des maitres de la maison ne tarda pas a paraitre. Inigo 1'arreta, lui fit avouer son dessein et la garda dans sa chambre jusqu'au jour 2 . On pense que ce sauvetage eut un epilogue, dans une conversation toute apostolique avec 1'interesse. Dieu seul pourrait dire combien Martin Garcia dut aux exemples et aux exhortations de son saint frere, de ses chances de salut eternel 3 .

Son mariage avec Madeleine de Araoz avait ete beni. Bertrand, Juan Perez, Martin Garcia, Milian, Maria Velez, Madalena, Catalina, Marina Usoa, formaient au chateau de Loyola, une belle couronne d'enfants. Joaney9a et Petronilla de Loyola, soeurs d'lnigo, Maria de Vicuna, sa cousine, avaient aussi leur descendance. Dans le zele et les benedictions de leur saint oncle, tous eurent une part assurement, quoique, pour certains d'entre eux, nous ne puissions dire laquelle. Milian de Loyola entra dans la Compagnie de Jesus et y mourut jeune. Par son mariage avec Juan Martinez de Lasao, secretaire de I'lnquisition d'Espagne, Catalina de Loyola deviendra 1'une des protectrices insignes de la Compagnie naissante en Espagne. Marina Usoa prolongera jusqu'en 1595 une vie toute remplie de bonnes oeuvres; sans deposer de vive voix dans le

1. Scr. de S, Ign., II, 188. Temoignage de Domenga de Ugarte.

2. Ces details furent confi6s par Ignace au P. Tablares a Rome. Celui-ci les redit au P. Gil Gonzales qui les re'pe'ta a son tour au P. Cristdbal de Castro, lequel les a consigned dans Historia Varia rerunt Societatis Jesu.

3- Dans le codicille ajoute 1 le 24 novembre 1538 a son testament du 19, Martin Garcia a fait reparation de ses scandales.

proces canonique institue par 1'evSque de Pampelune, elle donnera pourtant son temoignage sur les heroiques vertus de saint Ignace. Simona de Alzaga et Francisca de Acharan, filles de Joaneyea, soeur d'Inigo, seront temoins de quelques prodiges dont nous parlerons. Maria d'Arriola, fille de Petronilla, soeur d'Inigo, entrera au couvent des Isabelitas; Potentiana de Loyola, fille naturelle du recteur Pero de Loyola, sera freyla de la Basilique de Saint-Michel. Ana Velez de Alzaga, fille de Maria de Vicuna, par son mariage avec Nicolas Saenz de Elola, soldat enrichi dans les guerres des Indes, deviendra la f ondatrice des ecoles et de la caisse de dotation d'Azpeitia. Sans temerite dans la conjecture, on peut croire que ce sont la autant de faits heureux par ou s'est prolongee, dans la famille des Loyola, 1'action sanctifiante d'Inigo, durant les trois mois qu'il passa a Azpeitia, en 1535.

La derniere ou 1'une des dernieres traces de ce passage be'ni, fut encore une marque de chretienne tendresse qu'Inigo donna aux siens. Beltran Lopez de Gallaystegui et Martin Garcia de Loyola avaient a regler des questions d'interets qui probablement les divisaient. La mere de Beltran, sceur d'Inigo, n'avait jamais re?u paiement de sa legitime. Le 19 juillet 1535, elle vint, d'Anzuola ou elle residait, a Loyola; et 1'accord se fit. Le 23, Beltran achete a son oncle Martin Garcia, un cheval de poil chatain pour trente ducats d'or, vieux et de poids. L'acte est dresse a Loyola merne, par le notairePero Garcia de Loyola, et Inigo y signe comme temoin.

Nous avons parle de la maladie du saint homme; vers la fin du mois de juillet, il se sentit mieux. Des qu'il fut gueri, dit-il lui-meme 1 , il delibera de partir. Sa maniere de voyager nous est connue depuis 1521, II laissa a 1'hopital le bidet que ses compagnons lui avaient achet^ a Paris, bien decide a faire

i. Gonzales de Camara, n. 89.

LE SANCTIFICATEUR D'AZPEITIA 233

sa route a pied et sans argent. Son frere en cut grand courroux et honte. Depuis les adieux de 1521, il n'avait rien change" a ses ide'es d'honneur mondain; tout ce qu'il avait vu de ses yeux, dans la vie sainte d'lnigo, 1' avait touche au fond de 1'ame, sans entamer ses pre'juge's de gentilhomme. Mais la resolution d'lnigo 6tait in^branlable ; il voulait partir sans bruit, comme il etait venu. II s'en alia de nuit. Par condescendance, il consentit seulement a monter a cheval et a marcher escorte des siens jusqu'aux frontieres de Guipuzcoa. Arrive la, il fit ses adieux a son frere et a ses parents; puis, a pied et sans le sou, il prit la direction de Pampelune.

Quand le pelerin eut disparu, pas un Azpeitien qui ne pensat que la ville avait perdu un saint. Aux heures de sa jeunesse militaire, Inigo avait etc* un chretien inconsequent, comme tant d'autres autour de lui; il avait apport6 sa part au milieu des mauvais exemples dont le pays abondait. Cent jours de vertu h^roique abolirent tout ce passe. Dans 1'esprit des Azpeitiens de 1535, une seule image demeurera; celle d'un penitent, vetu de serge grise et chausse de sandales, qui passe ses jours a catechiser les enfants, a prcher les peuples, a servir les malades, a nourrir les pauvres du pain qu'il mendie. Jamais ces Guipuzcoans n'oublieront qu'ils ont eu, devant les yeux, une incarnation vivante de I'humilite 1 , de la mansuetude et de la charite chretiennes. Tous ceux qui 1'approcherent, dirent avec 1'emotion de la reconnaissance : j'ai vu un autre Christ. D'autant qu'au milieu de ses compatriotes, il ne fut pas seulement un apotre infatigable, un rnodele de vertu, un orant 'extraordinaire, mais un thaumaturge designe d'en haut a la v^n^ration de tous par le don des miracles.

Parmi les malades de I'hopital de la Madalena, se trouvait un homme que Ton appelait Bastida, du nom de son lieu d'origine. II etait atteint du haut mal, depuis plusieurs annees. Un jour qu'il errait dans la maison, il eut une crise. Lorenza de Ugarte, qui etait presente, alia avertir Inigo. Celui-ci vint e t prit le malade par la main, tandis que 1'administrateur de 1'hopital, Pero Lopez de Gariyn, aide de quelques hommes,

liait I'e'pileptique. Durant quelques instants, Inigo resta ainsi, tenant d'une main Bastida, tandis que 1'autre 6tait lev^e yers le ciel dans une attitude de priere ; puis, 1'homme de Dieu posa sa main sur la tete du malade. Depuis ce jour, Bastida n'eut plus de crises et tous le virent longtemps aller a 1'hopital et par la ville, parfaitement gueri. Le meme fait est atteste par Dominga de Alcorta et Potentiana de Loyola 1 .

Lorenza, Potentiana et Dominga racontent encore. De Zumaya, une femme de famille honorable vint a I'hopital, attiree par la reputation sainte d'Inigo. Elle etait phtisique. Pendant deux jours, elle ecouta les instructions du pelerin. Apres quoi, elle le pria de la benir et de demander a Dieu sa guerison. Inigo se defendit d'abord, disant qu'il n'etait pas pretre; il la benit pourtant et la malade reprit le chemin de Zumaya. Une vingtaine de jours apres, elle offrit a Inigo un panier de poisson frais. Inigo lui conseilla de le vendre plutot et d'en donner le prix aux pauvres : J'ai assez d' argent sans cela , reprit la femme. Inigo accepta alors le cadeau et fit distribuer le poisson aux pauvres de 1'hopital. La visiteuse, depuis ce jour, se trouva en bien meilleur etat de sante 2 .

Des gens de Biscaye amenerent a la Madalena une possedee. Depuis quatre ans qu'elle etait ainsi, elle n'avait pas de repos; ils prierent Inigo de chasser le demon. Inigo repondit qu'il n'etait pas pretre, mais qu'il recommanderait a Dieu la malheureuse. Bientot la possedee fut delivree 3 .

Dieu seul sait par quelles ferventes oraisons et cruelles austerites, le pelerin meritait la faveur du ciel. II lui etait toutefois impossible de si bien dissimuler sa vie de penitence et de priere qu'il n'en parut quelque chose au dehors, pour la plus grande edification de ceux qui surprenaient par hasard ce secret. Un jour qu'Inigo gardait le lit, mine sans doute par cette fievre qui le prenait souvent, Lorenza de Ugarte lui vint dire que des auditeurs nombreux etaient groupes

Page 1