‹ Saint Ignace de Loyola [microform]Chapitre 159 sur 396 · Id · texte numérisé non relu

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qu'ils rencontrerent au sanctuaire leur disaient, dans leur surprise : Vous n'avez pas du marcher sur terre, Dieu vous aura donne des ailes. C'etait en effet miracle, que par cette longue route ou ils etaient si exposes a croiser tant de soldats querelleurs et soup^onneux, les Iniguistes eussent voyage en parfaite tranquillite. Reconnus, les Espagnols auraient etc" pris avec eux comme complices. Mais ils avaient confiance dans Celui qui a dit : Vox cheveux sont comptes; pas un ne tombera sans la permission de votre Pere. Et ils avaient passe indemnes au milieu de tous les perils.

Ils arriverent a Saint-Nicolas, vers la fin de novembre 1536. Leurs yeux et leurs coeurs durent etre ravis, en decouvrant, dans une simple bourgade, un temple aussi grandiose, bati par la belle audace du cure Simon Moycet : la masse imposante de la nef et les hautes fleches dominent tout 1'horizon. La halte des pelerins fut breve ; ils avaient hate de franchir la frontiere. Et comme Tun d'entre eux, Simon Rodrigues, en cherchant un ermitage dans la campagne, avait failli etre victime d'une penible aventure, il ne dut pas etre le dernier a presser le depart 1 .

A cette date, 1'Allemagne et la Suisse sont en feu. Farel a evangelise Berne, Oecolampade, Bale; Zwingle est mort en 1531; mais sa doctrine domine Strasbourg, Constance et la Souabe. Luther est plus puissant que jamais : a Wittemberg il a impose aux Zwingliens sa formule sur la Cene (25 mai 1535), le landgrave de Hesse a fonde, sur son conseil, la ligue de Smalkalde (1531), viole la paix de Nuremberg (21 juin 1532), pour conquerir le Wurtemberg a 1'^vangile (1535); et

i. Id., 469. Sur l'6glise Saint-Nicolas, orgueil de la Lorraine, voir Aug. Digot, Notice sur Veglise Saint-Nicolas du Port, 1848. Par' les soins du P. Lejosne, une plaque de marbre a e'te' appose"e dans 1'^glise, pour rappeler les noms des pelerins de 1536. Entre 1600 et 1602, il y aura un noviciat de Jdsuites a Saiqt-Nicolas-du-Port,

s i les Anabaptistes le depassent et lui echappent, il s'en console e n pensant qu'ils sont les ministres des vengeances divines centre les catholiques de Westphalie et des Pays-Bas. Gene par les entreprises des Turcs et celles de Fra^ois I er , desservi par le chancelier Eck, incertain sur la voie a suivre, Charles-Quint espere du Concile que Paul III vient d'annoncer au monde chretien (ajuin 1536), le remede aux maux de 1'Empire. En attendant, les biens de 1'figlise sont secularises, les eglises envahies, les images saintes brisees; les couvents se vident; eveques, pretres, moines et moniales se marient; les moeurs et la foi se perdent ; et les fitats changent de religion, en changeant de maitres. Le concile de Cologne 1 , qui se tiendra en 1538, revele la virulence de la gangrene qui ronge les pays d'Outre-Rhin.

Des leurs premiers pas en Allemagne, les Iniguistes convinrent que c'etait le tour des Franais de se taire pour laisser la parole aux Espagnols. Aux questions posees, ceux-ci repondraient : Nous sommes des etudiants espagnols de 1'Universite de Paris, et nous aliens en pelerinage a Notre-Dame de Lorette. Comme ils parlaient ainsi, devant le magistrat d'une cite qui leur faisait subir un interrogatoire, il arriva que le magistrat se livra a quelques plaisanteries sur Lorette. Les voyageurs releverent ces propos avec assurance 2 . Ainsi faisaient-ils chaque fois qu'ils rencontraient des heretiques. Leur costume, leur ignorance de Tallemand piquaient la curiosite partout ou ils passaient. La nouvelle se repandant dans le voisinage, les lettres accouraient et on disputait ferme, en latin. Les etudiants parisiens y allaient de tout leur savoir, de tout leur zele et de tous leurs poumons. C'etait un parti pris chez eux de ne point rougir de leur foi, dut-il leur en couter la tete 3 .

C'est dans le pays de Bale, semble-t-il, que les assauts des docteurs protestants contre les pelerins parisiens, furent le

i- Mansi, XXXII, 1215-1232, 1279-1282, 2. Rodrigufes, Comment,, 469, 3- Id., 470,

plus repetes et Ics plus furieux. Depuis le passage d'Oecolampade, le protestantisme etait maitre de la ville. Dans la cathedrale, des roues de cordier avaient pris la place des statues des saints. Les corps des heretiques insignes etaient enterres dans les eglises. C'est avec des yeux pleins de larmes que les Iniguistes contemplerent ces abominations, durant les trois jours qu'ils passerent a Bile 1 .

Us partirent dans la direction de Constance. En arrivant un soir, tres fatigues, dans une petite ville, ils trouverent Pauberge remplie de convives qui festoyaient bruyamment a I'occasion du mariage de leur cure. Le malheureux etait la, un grand sabre au cote; il le degainait de temps a autre et le brandissait en poussant de grands eclats de rire. On devine le degout, la compassion des voyageurs, leurs larmes et leurs prieres, avant d'aller prendre leur sommeil z .

Seize milles avant d'atteindre Constance, ce fut pire encore. Le cure etait pere d'une nombreuse famille. II vint trouver les pelerins a 1'auberge, escorte des principaux de 1'endroit et provoquer les pelerins a disputer sur la foi. Ceux-ci, quoique extenues par la marche de la journee, accepterent le defi.

Quand la nuit fut venue, le cure dit, en evoquant ses souvenirs virgiliens :

... En jam nox humida caelo Precipitat, suadentque cadentia sjdera caenam 2 ,

Mais demain, ajouta-t-il, d'un air enjoue, je veux a tout prix vous montrer mes livres et mes enfants (libros et liberos). Quand nous aurons soupe, nous reprendrons le tournoi.

Bientot, la discussion recommen9a en effet dans 1'auberge. Des deux cotes, Fardeur etait vive. Presse par les Maitres parisiens, 1'apostat finit par dire qu'il n'avait rien a repliquer. Comment, objecterent les controversistes triomphants, pouvez-vous suivre des opinions que vous etes incapable de

i. Id., 470.

3. fitieide, 1. II, v. 8-9. Sauf que le cure 1 suisse a remplacd somnos pa r caenam.

defendre ? Sous le coup, furieux, il eclata : Demain, je vous ferai emprisonner et vous verrez alors si je sais defendre mon parti. Sur cette menace, on se s^para. Le lendemain, les pelerins quitterent la place et traverserent Constance 1 .

Comme ils allaient atteindre une petite bourgade, au seuil d'un hopital ils virent une pauvre femme venir a eux, baiser leurs chapelets, en pleurant, tandis qu'elle expliquait en allemand la consolation de son ame. Comme les voyageurs, ignorant rallemand, ne disaient mot, elle courut chez elle et revint les mains pleines de debris de croix et de statues mis en pieces par les heretiques. Touches a leur tour jusqu'aux larmes, les Iniguistes benirent Dieu qui mettait sur leur chemin des ames fideles; a genoux dans la neige, ils baiserent avec devotion les pieux debris, que la pauvre femme remporta dans sa maison comme un tresor 2 .

La ville voisine leur offrit 1'occasion de discuter avec les ministres du nouvel fivangile. Au cours de la querelle, 1'autorit6 de certains textes de 1'licriture fut rejetee par les protestants, leurs traductions allemandes de la Bible ne les portant point. Prenant ce biais, la dispute ne pouvait aller loin. Au moins, les Iniguistes montrerent-ils a la foule des curieux qui les entouraient qu'ils etaient hommes k defendre les antiques croyances, sans peur aucune des predicants 3 .

Combien de fois, au milieu des pdripeties imprevues de leur course, le souvenir d'Inigo se presenta a 1'esprit des voyageurs 1 Ils y trouvaient une lumiere dans leurs embarras, un aiguillon a leur generosite. A force de marcher, ils traverserent la Suisse, puis le Tyrol. Et a mesure qu'ils se rapprochaient de ITtalie, leur coeur s'attendrissait a la pensee de retrouver le guide de leur vie. Enfin ils arriverent a Venise le 18 Janvier

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