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LES INFLUENCES RECUES

(i493-iS35).

A Paris, Inigo de Loyola a soumis a la discipline des Exer- , dees, trente jours durant, Le Fevre, Laynez, Salmeron, Bobadilla, Rodrigues et Xavier; et ceux-ci sont devenus les associes de ses projets evangeliques. Le sejour a Venise a amene au maitre de nouveaux retraitants, qui, tout en restant dans le monde, n'en sont pas moins ses disciples spirituels. De cette double experience on peut conclure qu'a cette date de 1537, ofr notre recit nous a conduits, le livre des Exercices a sa teneur a peu pres definitive; de quoi, d'ailleurs, les papiers d'un des retraitants de Venise, Jean Helyar, fournissent la preuve materielle. II y a done lieu de nous arreter, pour examiner a loisir toutes les questions que ce livre souleve.

Tous ceux qui ont etudie 1'histoire de 1'ascetisme chretien y font une part a Ignace de Loyola. Qu'on 1' exalte ou qu'on le blame, on ne peut contester son influence. A dire vrai, son role est tellement considerable qu'il est difficile de Pexagerer. D'autre part ce createur est un heritier. Qu'a-t-il done re?u, avant que d'ouvrir lui-mSme les tresors de sa doctrine ?

Les premieres connaissances de conduite chre'tienne, qui filtrerent dans son me, precedent certainement des siens. Quand il vient au monde, il y a peu de livres, rimprimerie etant a ses debuts. Le clerge d'Azpeitia est plus assidu a ^aintenir les observances traditionnelles du culte, qu'a dispenser Tenseignement de la religion. On preche peu. En dehors de la famille, les enfants n'ont point de catechisme; c'est des levres de leurs parents qu'ils apprennent le dogme et la

morale et tout ce qui est du service de Dieu. La religion en est plus solide; liee a tous les souvenirs de la maison paternelle et a F amour des parents, elle entre dans le sang, pour ainsi dire; elle est la partie la plus sacree de ce fonds d'idees de sentiments et de pratiques, qui constitue la tradition domestique; chez les families nobles, elle s'identifie avec 1'honneur de la race. II va sans dire que les Loyola etant plus croyants qu'edifiants, au moins a la fin du xv siecle, le residu qui finalement se depose dans I'dme d'Inigo adolescent, consiste surtout dans une foi a toute epreuve.

La blessure de Pampelune, et la longue convalescence qui s'ensuit dans la solitude du manoir paternel, amenent une , initiation a la vie spirituelle proprement dite. A la lumiere de rfivangile, les yeux du jeune soldat decouvrent les splendeurs de la vie morale, dont Jesus-Christ nous montre 1'ideal. L'histoire des saints le convainc que cet ideal surhumain peut etre realise par des hommes. Dans cet horizon nouveau, les perspectives s'agrandissent et s'embellissent chaque jour, a mesure que le converti, docile aux inspirations de ,la grSce qui le sollicite, tourne plus resolument le dos aux peches et aux maximes du monde.

Jesus a dit que, pour le royaume des cieux, il faut se sevrer des plaisirs charnels, comme si Ton etait par nature incapable d'en jouir. Et au sein meme de la conniption du paganisme, des vierges romaines ont offert au monde surpris le spectacle d'une purete sans tache defendue au prix de la vie. Jesus a invite les homines, seduits par 1'appat des richesses, a les abandonner pour son amour, et a compter que la Providence du Pere des Cieux n'est pas plus empechee de pourvoir aux besoins des hommes qu'elle ne Test de nourrir les oiseaux et de vetir les lys. Et des hommes et des femmes par milliers, depuis les premiers monasteres d'^gypte et de Syrie, ont laisse a d'autres le souci de gagner de Tor, pour se contenter de la pauvrete evangelique. Jesus, tout en maintenant les devoirs de respect et de reconnaissance que le Decalogue impose a 1'egard des parents, a exhorte qui le voudrait a quitter sa maison

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pour le suivre. Et des religieux innombrables ont fui le toit de leurs peres, formant entre eux une famille spirituelle, dont la volonte* de Dieu est le seul lien. Bref, de tous les points du programme sacre que le Christ, dans le sermon des Beatitudes, offre aux plus magnanimes, il n'en est pas un dont la vie des saints ne soit un exemple : et ils ont a la lettre cherche et trouve" le bonheur dans le denuement, les larmes, le pardon des injures, les souffrances de tout nom, les opprobres et les persecutions des hommes. Pourquoi ne pas faire comme eux?

Au bout de ses lectures dans 1'fivangile et la vie des saints, c'est a cette conclusion que toujours est ramene 1 1'esprit reftechi et ge'nereux d'Inigo. Jusque-la, il n'a guere song6 & ces choses. Des les premieres meditations oft il s'abandonne, il est seduit, conquis a jamais. La halte dans une vie chretienne commune, dont le seul Decalogue serait la.loi, ne lui convient pas. D'un trait, il franchit ces limites trop Strokes; c'est sur la piste des conseils evangeliques qu'il entend courir sa vie, sans que 1'arrete aucun des obstacles qui communement d^concertent les hommes. Penitences, jeunes, mortifications, deserts recules, ensevelissement ^ternel dans un endroit ignore de tous : rien de tout cela ne 1'effraye. D'autres 1'ont fait; pourquoi pas lui ?

De cette transformation admirable d'une ame pecheresse et mondaine, le premier ouvrier est 1'Esprit Saint; sa lumiere, son onction, sa force ont eclaire, touche, et converti Inigo de Loyola. Mais cette oeuvre de grice ne s'est pas faite en un jour; et le chemin a etc ouvert aux inspirations divines par deux livres ecrits par des hommes : le Flos sanctorum et la Vita Christi. De la, comme de sa source premiere, precede la spirituality ignatienne.

Le premier de ces deux livres a plutot determine la volonte au courage; le second a rempli a la fois le cceur d'amour et 1'esprit de lumiere. La place que Jesus- Christ occupe, dans les Exercices et dans la vie d'Ignace de Loyola, est tout a fait premiere. Des le prologue et jusqu'a la conclusion, 1'ouvrage

de Ludolphe de Saxe a appris an convert! de Loyola cette verite essentielle : Christiamis alter Christus. Dans ces pages devotes d'un moine du xiv e siecle, il a aper9u la necessite de la meditation quotidienne ; et quelle en doit 6tre la matiere ordinaire; et par quelle attitude d'ame attentive, suppliante, affective, la contemplation des scenes evangeliques peut devenir la lumiere, la force, la douceur, la regie souveraine de la vie.

Les presses d'Alcala avaient, en 1503, public une traduction castillane de 1'ouvrage latin de Ludolphe. Elle etait due au franciscain Ambrosio de Montesino, et portait le titre de Vita Christi. Nul doute que la Vita Christi, dont Inigo luimeme nous assure qu'il 1'a lue a Loyola, ne soit le livre de Ludolphe, dans sa version espagnole. La collation minutieuse de 1'ouvrage avec les Exercices confirme 1'aveu d'Ignace et le temoignage des contemporains.

Mais c'est fort mal mesurer 1'action de 1'ouvrage de Ludolphe sur Tame d'Inigo que d'arreter une liste d'endroits paralleles et de phrases decalquees. Encore une fois, ce que le convert! de Loyola doit au chartreux saxon, c'est une orientation eVangelique de la vie, un programme de considerations saintes, une maniere de faire oraison et Pidee meme que la meditation quotidienne est la cle de 1'ascese chretienne.

A cette influence va s'ajouter bientot celle du livre de limitation de Je'sus-Christ.

C'est a Manrese qu'Inigo rencontra ce livre. De son aveu, aucun ne lui sera plus familier ni plus cher. Aucun n'etait plus capable de lui infuser le sens vrai et profond de cet fivangile qu'il entendait mettre en pratique.

Dans ces pages de Thomas de Kemp en, toutes les lemons de la vie spirituelles sont renfermees : les plus indispensables comme les plus rares et les plus hautes. Qui lit attentivement VImitation n'oubliera jamais que 1'abnegation est la condi-

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tion obligee de la vertu, dans le siecle comme- dans le cloitre; que les biens de ce monde sont trop ephemeres pour pouvoir retenir le coeur d'un sage; que nulle tentation ne saurait separer de Dieu un coeur qui 1'aime; que les e"preuves de la terre forgent notre couronne du ciel; que 1'livangile, la croix du Calvaire et 1'Hostie de.l'autel sont, pour les ames chretiennes, une lumiere qui ne s'eteint pas, un instrument de salut toujours operant, un dictame capable de refaire sans cesse nos forces et de guerir toutes nos maladies; que 1'amour de Dieu, verse dans le pauvre coeur humain par la gr&ce> nous rend purs a 1'egal des anges, forts a 1'egal des martyrs, entreprenants a 1'egal des apotres, sans rien compromettre de 1'humilite qui convient a un pecheur; qu'une creature qui se livre a Dieu, tout entiere et sans retour, a le sentiment toujours present, non seulement de ses droits et de son amour, mais de sa Providence eclairante et agissante. Parmi les feuillets de ce livre, ascetique et mystique tout ensemble, Inigo a cueilli les pensees dont s'est habituellement nourrie son &me gene" reuse.

II est dans la tradition benedictine d'affirmer que, durant son sejour a Manrese, Inigo a lu le livre de Cisneros intitule" VExercitatoire^ lequel lui aurait etc donne par Chanones. L'affirmation d'ailleurs se fait jour avec bien des nuances depuis le xvn e siecle jusqu'a nos temps. C'est avec des nuances aussi que, parmi les historiens de la Compagnie de Jesus, on parle de cette tradition benedictine. Eri realite, les arguments decisifs manquent pour conclure avec une certitude absolue. Mais il est vraisemblable, fort probable meme, selon Pexpression de Ribadeneyra, que le pelerin de Montserrat recut de Chanones, comme souvenir de sa visite au sanctuaire de Notre- Dame, le livre de Cisneros. Cisneros,. grand abbe reformateur etait mort depuis peu ; son livre etait un des joyaux de 1'imprimerie fondee par lui, et un memorial des Ie9ons donnees a ses moines; et, pour le profit des simples devots , il etait ^crit en castillan. Or Chanones pouvait-il douter qu'Inigo voulut etre homme de devotion ?

Et alors meme que V Exercitatoire n'aurait pas etc" donne a Inigo; alors mme que celui-ci, rebute par 1'appareil scolastique du livre, en aurait delaisse la lecture, il resterait qu'il a vu et revu Chanones a Montserrat. Dans ces entretiens, les choses de Dieu ont tenu surement toute la place; le moine et le pelerin en avaient Tame pleine. Peut-il etre douteux que le fils spirituel de Cisneros, s'expliquant sur la vie interieure, ait mis en avant les idees et les formules favorites de celui qu'il regardait justement comme un maitre ? II y a done une initiation ascetique d'Inigo qui precede de I'Exercitatoire.

Les dominicains disputent aux benedictins 1'honneur d'avoir forme saint Ignace. Celui-ci a dit lui-meme avec reconnaissance la charitable hospitalite qu'il avait trouvee au prieure de Manrese. Et avant les bouleversements actuels, les murs de ce couvent portaient une inscription rappelant que le saint avait habite la. Durant ce sejour, Inigo chercha certainement a s'entretenir de Dieu avec ses notes et il eut recours pour la confession a quelqu'un d'entre eux. Par ces rapports memes, quelque chose de la spiritualite dominicaine filtra jusqu'a 1'ame du pelerin.

A Manrese, il a eu plusieurs confesseurs; un surtout 1'a contente, ce semble : le religieux cistercien de Saint-Paul, aupres duquel il aurait voulu se fixer, a son retour des Lieux Saints. Alfonso de Guerreto a-t-il fait lire a Inigo de Loyola quelque devot opuscule de saint Bernard? C'est possible. En tout cas, il est certain que, dans ses visites a Saint-Paul, le novice de Manrese a eu, a travers les conseils de Guerreto, les echos des Ie9ons ascetiques du grand reformateur de Clairvaux.

Dans le prologue a la Vie du Christ, Ludolphe exhorte le pieux lecteur a se rendre presents, par le coeur et 1'esprit, les mysteres evangeliques, parce que, dit-il, a les voir ainsi

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se derouler devant soi comme s'ils s'accomplissaient a 1'heure mSme, on goute une douceur plus grande . Puis il ajoute :

Aspirer a cette Terre Sainte que le bon Jesus a habitee, eclairee par son verbe et sa doctrine, consacree par son sang sacre, est bien delectable. Mais combien plus delectable est-il de voir cette Terre des yeux de son corps et de ruminer ensuite dans son esprit comment, en chaque endroit, le Seigneur a opere notre salut. Qui pourra jamais dire combien de devots fideles, parcourant ces Lieux Saints, rame toute penetree, baisent et embrassent le sol ou on leur raconte que le doux Jesus s'est arrete, s'est assis, a fait telle action. Us frappent leur poitrine, pleurent, gemissent, soupirent; et a la vue de ces gestes corporels qui expriment au dehors la devotion que ces fideles ont certainement au dedans du coeur, les Sarrasins eux-memes sont emus jusqu'aux larmes... Ah! il faut pleurer 1'inertie des chre"tiens de nos jours, qui, en depit de tant d'exemples hesitent a arracher, des mains de leurs ennemis, cette Terre que Jesus- Christ a consacree par son sang.

De ces lignes du chartreux saxon; a certainement germe, dans 1'esprit d'Inigo de Loyola, 1'idee de faire le pelerinage de Palestine.

Durant ce pelerinage, il remplit ses yeux et son coeur du spectacle de la terre sanctifiee par la presence du Sauveur. Ce fut une reimpression, au plus profond de lui-meme, de 1'histoire du Christ qu'avait deja gravee en lui 1'ouvrage de Ludolphe de Saxe. En parcourant les chemins qui portent comme les empreintes des pas de Jesus, I'fivangile entrait en lui, pour ainsi dire, tout vivant. C'etait comme s'il eut assiste a la naissance, a 1'exil, aux journees de travail, a la predication et aux miracles, a la passion, a la resurrection et a 1'ascension du Sauveur. Dans son coeur touche de reconnaissance, avec quelle ardeur il disait sa conclusion des Exercices, a la meditation du peche : Qu'ai-je fait, que ferai-je pour Jesus Christ ? Lorsqu'il quitta la Palestine, sur 1'ordre des franciscains de la Custodie, il emportait pour toujours,

en son esprit, une image precise du cadre historique des scenes evangeliques dont la meditation fut Tame de sa vie spirituelle.

Durant son sejour k Barcelone, quand il y etudia la grammaire aupres de maitre Ardevoll, Inigo de Loyola vit de temps a autre les hieronymites du val d'libron, proche de 1'ermitage de Saint-Cyprien. Un vieux parchemin commemore ces visites. Mais, des effets de ce contact, nous ne pouvons rien determiner. Nous savons par les Pascual 1 qu'Inigo alors se confessait a fray Diego de Alcantara, franciscain du couvent Santa Maria de Jesus. Est-ce le souvenir de la Custodie de Terre Sainte qui fixa ce choix? Peut-etre. En tout cas les relations durerent deux ans. II parait impossible que, dans un intervalle de temps aussi long, Inigo n'ait pas subi, ou par la lecture de quelques opuscules ou par les conseils de son confesseur, 1'influence du docteur seraphique. La spiritualite de saint Bonaventure 2 penetre celle des Freres de la vie commune, de Thomas a Kempis, de Cisneros. Le Parvum bonum, ainsi que les Meditations sur la vie du Christ attributes a saint Bonaventure, sont deux des livres ascetiques imprimes a Montserrat, en meme temps que YExercitatoire. Un franciscain de Barcelone devait avoir en mains ces tresors de pi&e; il a pu les preter a Inigo. On objectera qu'Inigo ne fut jamais grand liseur, si ce n'est peut-etre au temps de son oisive jeunesse. Polanco dit pourtant qu'a Barcelone il lut, ou essaya de lire, VInstitutio militis christiani d'firasme. Pourquoi n'aurait-il pas lu, et de preference, VIncendium du docteur seraphique ? En tout cas, de la doctrine spirituelle de ces opuscules son confesseur etait nourri. Comment n'en aurait-il pas nourri son penitent?

A Alcala, Inigo se lia, des le debut, avec Diego de Eguia. Or Diego avait un frere, Miguel, libraire a Alcala, qui imprima, en 1525, le Miroir des Personnes Illustres de Fray Alonso de Madrid. Le meme fils de saint Fra^ois avait ecrit, peu aupa-

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