LES INFLUENCES RECUES
ravant, VArt de Servir Dieu. Est-ce abuser des coincidences que de dire : Diego de Eguia, gene*reux et devot, aura offert a son ami ces deux perles franciscaines, qu'Inigo de Loyola aura emportees avec joie, dans sa pauvre chambre de 1'hopital de Antezana ?
Dans une page du Miroir, Alonso de Madrid s'exprime ainsi :
Les gens de noble race sont plus obliges a la vertu de magnanimit^... on peut dire que... toute doctrine qui touche a la vie spirituelle les regarde plus que d'autres, dont les coeurs, a cause de leur petitesse, ne sauraient s'elever a desirer et a accomplir d'aussi grandes choses.
C'est de quoi a donne un eclatant exemple a tous les chevaliers le genereux et illustre roi de toute la chevalerie celeste et terrestre, Jesus-Christ Notre-Seigneur; sa royale personne passa par mille affronts, pour la grandeur du ciel; et elle repoussa avec le plus grand mepris les honneurs du monde, quand on voulut les lui donner.
A coup sur, je ne sais comment peut s'appeler illustre chevalier celui qui emploie sa vie a chercher les grands honneurs d'ici-bas, puisqu'il sait que son roi est mort pour le delivrer du vain amour des gloires humaines, et 1'entrainer vers les gloires celestes...
La grandeur d'&me devrait empecher les nobles de pecher jamais; car le peche est la plusgrande de toutes les vilenies, attendu qu'il est centre la loyaute que nous devons a Dieu.
Trois choses, poursuit 1'ecrivain, doivent animer les gens de race a servir Dieu parfaitement : le souvenir de leur propre noblesse, celui de la bonte et de la grandeur du Seigneur, celui des grandes recompenses qu'il offre a nos esperances. Ne pense-t-on pas que de telles pages, s'il les lut, entraient comme des traits de feu, dans la grande slme d'Inigo de Loyola ?
Et le meme frayle, la ou il s'explique, dans son Art de Servir Dieu, sur la maniere de planter et d'affermir en nous les bonnes habitudes, ecrit ces lignes frappantes :
Jamais on n'acquerra 1'habitude de la patience... sinon
en appliquant souvent 1'entendement a considerer le grand bien de cette vertu, et en appliquant la volonte comme un instrument qui la fabrique; 1'inclinant a desirer des injures et des persecutions, pour 1' amour de ce Seigneur, qui nous a invites a ces desirs et a tant souffert pour nous...
Ne laissez pas de vous contraindre a desirer les injures, sous pretexte qu'il y a la une violence; car il y a aussi quelque part de volonte ; renouvelez si souvent des actes semblables, que croisse en vous cette disposition volontaire qui vous paraissait d'abord si petite; et que vous en veniez a souffrir les injures de bon coeur ; alors 1'habitude vous restera.
Avec une grande vigueur, Fray Alonso preche au pecheur la haine de soi. A son avis, tout le mal qui est en nous et tout le bien qui nous manque vient de 1'absence d'abnegation. Par le peehe, nous sommes traitres a Dieu ; la premiere satisfaction que nous devons a Notre-Seigneur est la detestation de nous-memes. La pratique de 1'abnegation nous effraye par ses difficultes. Commen9ons par oublier qu'elle est difficile; considerons la bonte infinie de Dieu pour nous, jusqu'a ce que notre amour s'enflamme. Le feu de la charite allume en nous, nous pourrons regarder en face la difficulte qui d'abord nous faisait peur; elle nous apparaitra comme un moyen excellent d'offrir a Dieu la preuve de notre attachement et de reconnaitre 1'amitie qu'il nous porte.
Dans la vie spirituelle trois choses sont principales : brider les passions, pratiquer les vertus, prier. Pour brider les passions, il faut se souvenir que Dieu seul est notre maitre; pour pratiquer les vertus, il faut se mettre en presence des exemples de Jesus et y incliner la volonte par des actes repetes; pour bien prier, il faut une foi vive avec une perseverance obstinee; et vouloir Dieu plus encore que sa grace 1 .
Tous ceux qui connaissent la spiritualite ignatienne en retrouveront les points les plus essentiels, dans ces idees de Fray Alonso de Madrid.
i. Escritos misticos espanoles, Madrid, Baillere, 1911, I, 538-645.
LES INFLUENCES REUES 27 1
A Salamanque, Inigo de Loyola resta trop peu de temps pour y subir de qui que ce fut une influence marquee. Le confesseur dominicain auquel il se confia ne put que le mettre en garde contre son zele de propagande, qui paraissait suspect a plusieurs; s'il lui prcha quelque chose, ce fut uniquement I'humilite et la discretion.
Paris fut au contraire la plus longue halte d'Inigo, dans le monde des universites. II apprit la les lettres humaines, la philosophic et la theologie dont il vecut sa vie durant. Y at-il lieu de croire que, pendant ces sept annees d' etudes, il ait pris le temps de se faire a lui-meme, avec les livres qui pouvaient 1'y aider, une sorte de cours raisonne d'ascetisme ?
Les secours ne lui auraient pas manque pour cela, s'il avait ete un homme de speculation scientifique. Parmi ses maitres, il en cut rencontre sans doute qui eussent ete capables de le guider, dans une sorte de recherche de spiritualite comparee. Mais la n'etait pas sa pente. Jamais il ne fut devoreur de livres; et en matiere de choses divines, il eut toujours plus de recours a la priere qu'a la lecture; plus de confiance en 1'onction de 1'Esprit-Saint que dans les lesons des hommes. Ces considerations generates ne valent pourtant pas pour exclure, d'une fa9on absolue, toute lecture. II se pourrait que, sur 1'indication d'un spirituel en credit, Inigo ait jete un coup d'ceil sur les ouvrages qui, dans le Paris du xvi e siecle commen9ant, avaient le plus de vogue.
Les ouvrages des Victorins, de Gerson, de .1'ecole des Freres de la vie commune, etaient certainement de ceux qui alors retenaient davantage 1'attention, parmi les ecclesiastiques et les religieux fideles a 1'esprit de leur vocation. Dans cette Universite de Paris dont il avait ete chancelier, cent annees ecoulees n'avaient pas fait palir la gloire de Gerson. A son action persistante se joignait, depuis le milieu du
xv e siecle, 1'action des moines de Windesheim. Us avaient amene a Paris, non seulement des colonies reformatrices mais des livres et leurs auteurs. Mombaer a passe par Saint- Victor, avec son Rosetum. Et parmi les pretres en vue dans la capitale, mil ne fut plus mele a la reforme du clerge, que Standonck, le celebre principal de Montaigu; Beda y fut aussi associe". Et par la meme la bibliotheque de Montaigu s'est fort probablement enrichie des ouvrages de spiritualite de Pecole Windesheimienne 1 .
D'autre part, a la meme epoque, des hommes tels que Lefevre d'fitaples, et ceux qui sont dans sa mouvance comme Bouelles, donnent a la mystique une part de leur attention. Us pratiquent Raymond Lulle et Hugues de Saint- Victor, en meme temps qu'ils commentent 1'fivangile et saint Paul; ils publient une traduction des Noces Spirituelles de Ruysbroeck, dont la rencontre avec les Freres de la vie commune, a Cologne, leur avait menage la decouverte; ils editent les opuscules des saintes doctoresses benedictines. En sorte que, par une conjonction singuliere, du milieu rigoriste comme du milieu humaniste parisien, un courant d'opinion se dessine, pour mettre en honneur et en valeur les mystiques allemands et hollandais, contemporains de Thomas de Kempen.
Assurement Inigo de Loyola n'a rien ni d'un erudit, que les vieux manuscrits et les livres neufs attirent; ni d'un savant qui se preoccupe de systematiser les donnees eparses des livres spirituels de son temps. Suivant la doctrine meme de 1'auteur de limitation, il est convaincu que la vie spirituelle depend de la purete et de 1'ardeur du coeur, infiniment plus que d'une connaissance livresque. Converti par la lecture, il a appris, des livres memes qui 1'ont converti, que le maitre interieur qui parle a Tame est 1'unique qui compte 2 . Mais il ne vit pas seul avec ses pensees ; il voit des amis, des docteurs, des moines qui lisent. Dans le milieu universitaire et monacal
i. Pierre Debongnie, C. SS. R.,Jean Mombaer de Bruxelles... Louvain> Uystpruyst 1938.