Cronica general de la Orden de San Benito, IV
2. Dans 1'ddition critique des Exercices, le P. Codina a repris (95-121) la discussion qu'il avait de"ja faite de ce point dans Los orfgenos de los Excrcicios,
28o LE MAITRE SPIRITUEL
plaines du Pays-Bas, des bords du Rhin, de la Seine et du Tibre, est venue jusque dans les montagnes de la Cataldgne, Cisneros regarde, reflechit, fait son choix, et transcrit ce qui lui parait pfopre a son dessein. On pourrait faire line edition polychrome de I'Exercitdtoire, d'ou fesulterait la preuve visible que le livre presque entier est emprunte a d'autres livres 1 .
Rien ne ressemble moins au travail d'Ignaee de Loyola, Les Exercices spirituals sont ecrits dans une langue commune, populaire, sans trace aucune de recherche litteraire ou de raffinement scolastique. Nulle theorie n'a ete esquissee. Les principes generaux de la vie spirituelle, son but, ses moyens, ses etapes; tout cela est suppose connu et rappele d'un mot, bref, lumineux, pratique , Aucune dissertation sur les bienfaits on la necessitd de la meditation quotidienne, de I'examen quotidien, de la confession et de la communion frequences ; le maitre se borne a suggerer quelques recettes. Et ces recettes, d'ailleurs (meditations selon les tfois puissances, application des sensj manieres de cdntempler les mysteres joyeux, douloureux et glorieux de 1'^vangile; preludes, colloques, repetitions, manieres de prier, examen general et particulier), ne se trouvent ainsi precisees et systematisees que chez lui. Ni Cisneros^ ni aucun autre, ne fournissent ces indications, avec cette nettet^ de details, cette coherence d' ensemble. A plus forte raison, ne pourra-t-on decouvrir, dans Cisneros, quelque chose d'aussi prenant que la meditation fondamentale, eelles du peche, de 1'enfef, du Regne de Jesus-Christ, de I'lncarnation, des deux fitendafcls, des deux classes d'hommes> des tirois degri6s d'humilite et de I'arnour spirituel. Nulle part, non plus, Cisneros n'orTre cette serie d' observations vecues, qui s'appellent annotations, additions, regies pour la distribution des aumones, regies du sens Catholique. Si, comme il est probable, le pelerin a lu VExercitatoire, il ne 1'a pas copie.
Les rapprochements tentes entre les deux livres ne portent
i. Le P. Watrigant a fait cette demonstration, C. B. E., n. 59, p. 69-
que sur une vingtaine de formules; et ces formules mises a part, 1'essentiel des Exercices, leur ordonnance, leurs documents et meditations caracteristiques, demeurent en toute propriete a saint Ignace. II a fallu la commode routine d'une tradition, pour voiler aux regards une verite aussi manifeste.
Nous savons d'lnigo lui-meme, qu'il decouvrit limitation a Manrese, et qu'a Loyola, durant sa convalescence, il avait pris des notes nombreuses dans Ludolphe. A Manrese, la bibliotheque de la Seo avait re?u la Vita Christi en legs du medecin Nicolas Clergue, des 1520; et au surplus, il est probable que, dans le couvent des Dommicains, le livre se rencontrait aussi. Inigo aura pu des lors completer, revoir les textes prdcieux d'ou il avait tire naguere lumiere et profit pour son ^me.
Nous laissons aux erudits le soin de marquer Tune apres 1'autre, toutes les reminiscences de YImitation et de la Vie du Christ qui se trouvent dans les Exercices 1 ; ce travail nous parait aussi vain, que facile. II importe davantage de remarquer quels furent les procedes de lecture d'lnigo.
Get homrne, dont tout le monde loue, depuis des siecles, les dons de gouvernement, commen9a, des les premiers jours de sa conversion, a se gouverner excellemment lui-meme. La prudence eminente dont il fit toujours preuve dans la tractation des affaires dedicates, il 1'apporta dans Faffaire de sa perfection. II aime Dieu, certes, et de tout Felan d'un cceur magnanime dont les ardeurs consumeront sa vie avant le temps; mais en meme temps, il prganisera, avec toute sa tete, le service de ce Dieu qu'il aime de tout son cceur. Jusque dans les periodes de sa vie ou surabondent les lumieres et les consolations d'en haut, il garde des habitudes d'introspection constante.
A plus forte raison, passe-t-il au crible d'un examen rigoureux les pensees des hommes, meme de ceux qu'il tient en grande estime. Assurement, il croit vrais amis de Dieu, le
i. Dans l'd. crit. des Exercices (57-94), le P. Codina a releve etdiscute tons ces loca parallela.
mystique auteur de V Imitation et le chartreux qui a ecrit la Vie du Christ. Mais il sait aussi que la vie spirituelle est essentiellement experimentale ; que les dons sont divers; que la regie supreme est celle de 1'ficriture : omnia probate ; quod bonum est tenete. On peut etre certain qu'il n'est pas une notation faite par Inigo, d'apres le texte de Ludplphe ou de Thomas a Kempis, qui n'ait ete constatee par son experience personnelle. Et c'est la ce qui donne au livre des Exercices, meme dans les quelques passages ou il depend de la Vie du Christ et de V Imitation, cet accent, propre qui ne trompe pas; ce son ignatien, qui n'a plus rien de Ludolphe, ni de Thomas a Kempis. De meme, les details empruntes a d'autres ont e*te repenses par ce lecteur a part; et c'est pourquoi on ne les retrouye jamais a 1'etat pur chez lui, si Ton peut ainsi parler, mais amalgames en d'autres formules, generalement plus saisissantes et meilleures, et en tout cas, differentes de celles avec qui elles gardent quelque ressemblance. Cela parait, jusque dans la distribution des mysteres de 1'fivangile, travail qui est pourtant d'un ordre plus materiel. Cela est plus visible encore, partout ou la vie spirituelle proprement dite entre en question. II ne faut pas 1'oublier, Dieu conduit son serviteur. Lui, ne sait rien de sa destinee, mais Dieu sait. En partant de Montserrat, Inigo voulait simplement faire une halte de quelques jours a Manrese, avant d'aller a Barcelone s'embarquer. Dieu 1'y retient dix mois, a son ecole. Graduellement, il 1'instruit par la bouche des pretres, par des livres pieux et surtout par des illustrations celestes. L'humilite du pelerin, son ardeur dans la priere, son courage dans la penitence, sa charite envers les pauvres et les malades, son zele pour amener les ames a une vie pleinement chretienne, attirent sur lui les regards chaque jour plus complaisants du Pere eternel. Les visions, les ravissements se multiplient, par lesquels Dieu fait sentir sa benediction et eclaire le maitre spirituel qu'il a voulu former a Manrese. Telle est la conduite merveilleuse de la Providence. Qui en doute ne comprendra rien a 1'origine premiere des Exercices.
On s'est demande si, durant son sejour a Paris, Inigo n'avait pas pris contact avec la spiritualite des Freres de la Vie commiine. Nous avons deja expose, dans le chapitre precedent, comment et pourquoi cette rencontre aurait pu se faire. Nous ne reprendrons le sujet ici que pour une simple remarque.
Si Inigo, a Paris, a parcouru la Roseraie de Mombaer, et les Ascensions de Gerard de Zuphten, et s'il en a note une remarque utile, it 1'aura fait par ce precede interne et vivant, que nous avons deja caracterise; il 1'aura assimile a sa substance de soldat chretien, de basque, d'espagnol du temps de Charles- Quint; d'apotre decide a s'exprimer a la maniere du commun, d'apres les donn^es de 1'experience, et pour 1'utilite du plus grand nombre de fideles, fussent-ils ignorants.
On ne saurait imaginer d'ouvrages plus differents des Exercices que la Roseraie et les Ascensions spirituelles. Ceux-la seuls en peuvent douter qui n'ont jamais lu le texte des docteurs Windesheimiens ; Gerard de Zuphten dans ses Ascensions spileS) et Mombaer dans sa Roseraie, demeurent des scolastiques, au langage savant et barbare; amis des partitions symetriques et compliquees ; habitues a exprimer leur pensee subtilement et doctoralement. Cisneros a demarque patiemraent leurs ouvrages. Inigo n'a meme pas eu la tentation de le faire.
D'une maniere generate, il faut raisonner de meme pour tous les livres dont on pourrait affirmer, avec certitude ou vraisemblance, qu'ils sont venus sous les yeux d'lnigo de Loyola, entre 1521 et 1540.
Soit en exemple la meditation de deux fitendafds. II serait vain de nier, entre le texte d'Ignace de Loyola et celui de Werner, abbe de Saint-Blaise, une ressemblance frappante 1 . Elle saute aux yeux, des qu'on les ouvre sans prevention. II e t difficile qu'une telle rencontre soit 1'effet du hasard. Mais la a un decalque voulu il y a plus loin qu'il ne semble.
Le P. Ferdinand Tournier a le premier, je crois, montr6 cette resseme, Etudes, 5 juin 1910, 644-665. Le P. Codina le discute dans Los Origenes et aussi dans 1'dd. crit. des Exercices, 125-126.
Dans 1'etat actuel du probleme, personne n'est en mesure d'etablir qu'Ignace, a Paris, ait lu ce diptyque des deux maitres, soit dans le Liber Deflorationum de Werner, soit dans les Miscellunea de Hugues de Saint- Victor. Le fait est simplement possible. D'autre part, il est certain que, dans Ludolphe, on retrouve disperses en divers endroits les idees de chefs, de bannieres et de combats, 1'opposition des consignes du Christ et de Satan, un portrait de Jesus modeste, doux et gracieux, 1'antithese de Jerusalem et de Babylone, 1'acharnement du demon a prendre dans ses chaines ou ses filets les pauvres. humains 1 .
Mais quel inconvenient a admettre que la redaction des Standards dans son etat actuel, est contemporaine du temps oft Inigo etudiait a Paris ? En quoi les Exercices et leur auteur en sont-ils moins admirables ? C'est ce qu'il sera bien impossible a qui que ce soit de demontrer. Et, en revanche, comme la simple juxtaposition des deux pages, en colonnes paralleles, fait eclater la superiorite du texte ignatien! Laissons de cote les preludes et les colloques, ou deja la marque personnelle d'Inigo est caracteristique. Prenons la seule comparaison des armees du bien et du mal. Les deux chefs sont autrement campes, les deux armees autrement opposees et les deux harangues, dans le livre des Exercices. Brievement, simplement, fortement, Inigo nous saisit par un tableau rapide et vivant. Et dans 1'opposition des deux programmes, quelle analyse plus profonde ! Le ternaire ignatien (pauvrete, humiliations, humilite) surpasse le ternaire Wernerien (pauvrete, humilite, patience); il est plus Ibgique, plus psychologique, plus theologique; et combien il est mieux ordonne a Pascese pratique qui est la fin de tout le livre des Exercices.
Ce n'est pas pour le seul motif de rappeler la necessite du combat chretien qu'Inigo rappelle la doctrine augustinienne des deux cites, la doctrine evangelique des deux maitres. A sa
. Voir dans les Origenes du P. Codina, 148, tous ces passages de Ludolphe.
place, la meditation des deux etendards a une fin precise, dont Werner n'avait pas meme la pensee. Par la serie graduelle de ses Exercices, Inigo a mis 1'ame de celui qui medite dans la disposition generate de suivre Notre-Seigneur, modele de tous les elus, exemple acheve de la perfection auquel il faut conformer le coeur detache de tout mal. Mais il veut preciser cette bonne volonte generate ; encore qu'il 1'ait port6e, par la consideration de la vie intime et publique du Sauveur, a son maximum d'intensite, il sait combien, dans le choix d'un etat de vie ou dans la reforme d'un etat de vie deja choisi, la nature mauvaise se cabre contre les decisions genereuses qui la trainent au sacrifice d'elle-meme. Et voila pourquoi, au moment d'arreter ce choix, il presente a Tame ce diptyque, de deux chefs, de deux armees, de deux vies qui s'opposent, afin que la resolution s'arrete au parti le plus conforme a la doctrine de Jesus-Christ. La seulement est la vraie vie, digne d'etre vecue ; et si, allant tout droit au terme de la conformite qu'on lui preche, l'3me se determine a suivre la vie religieuse, et la vie apostolique (ou a s'y renouveler), Inigo a raison comme il le souhaite; car c'est a multiplier dans 1'liglise de telles ^mes, qu'il entend travailler de toutes ses forces.
Et voila comment, en s'emparant d'une donnee traditionnelle, meme s'il 1'a re9ue de la main d'un des derniers qui aient su marquer de leur empreinte le vieux metal, Jnigo reussit encore a lui donner une frappe nouvelle.
La meme reflexion s'impose a qui considere les trois alineas consacres, dans les Exercices, a trois manieres d'humilite . Depuis que les abaissements du Christ sont medites par des Chretiens, la necessite de 1'humilite a ete prechee par tous les maitres de la vie spirituelle. Apres saint Paul, les plus fameux Peres du Desert, saint Augustin, saint Benoit, saint Bernard, saint Bonaventure, Gerson, Hugues de Saint- Victor, Thomas a Kempis, Savonarole, Ruysbroeck, et combien d'autres, ont exalte 1'humilite en des pages plus ou moins celebres; plusieurs se sont complus a marquer les degres par lesquels le humble doit s'enfoncer en .son neant ; tout le nionde salt
que Savonarole distingue trois degres, Ruysbroeck quatre, Hugues de Saint- Victor sept, saint Benoit et saint Bernard douze. S'il a hi ces docteurs, duranf son sejour a Paris, Inigo ne leur a rien emprunte. Aucune de leurs partitions n'a la robustesse, la profondeur et la nettete de la formule ignatienne.
Une meme conclusion revient toujours : les elements anterieurs de 1'ascese chretienne ont re9u d'Ignace de Loyola une marque qui n'est qu'a lui 1 .
Apres Manrese, cet ecrivain dont Dieu fut le maitre, ne cesse de retoucher son oeuvre. Nadal nous le dit en termes expres, le fonds des Exercices s'enrichit, les formules s'ameliorent. Dans quelle mesure, a quelles epoques, exactement? Impossible de le definir. II est vraisemblable que le pelerinage a Jerusalem aida a revoir les pages consacrees aux mysteres de la vie du Sauveur. L'apostolat de Barcelone et d'Alcala dut amener une connaissance des ames, qui a pu fournir quelques traits aux Regies du discernement des esprits. II faut dire de meme, et a fortiori, de 1'apostolat parisien, azpeitien et italien. De Paris, ou Inigo passa sept annees en ecolier des lettres humaines et divines, datent certainement les quelques passages des Exercices ils ne sont pas nombreux qui ont une couleur scolastique.
A Paris aussi furent redigees les Regies pour sentir avec Vfiglise. Durant son sejour a Alcala, Inigo put concevoir par la polemique de Zuniga avec firasme, quelque idee des erreurs de Luther. Mais il est certain que ce fut a Paris qu'il eut 1'occasion de saisir exactement et pleinement le danger de la Reforme, pour 1'liglise. II vit la de ses yeux des imprudents qui pactisaient avec les apostats, en repetant quelques-unes de leurs formules novatrices; il arracha Fra^ois de Xavier a la seduction des humanistes qui lutheranisaient . Bien avant
i. II y a dix ans, le P. Sigismond Brettle, O. M., a signal^ le premier les ressemblances qui rapprochent les Exercices du Tractatus vitce spiritua- Us et de la Contemplacio molt devota de saint Vincent Ferrier. (San Vicente Ferrer und sein literarischer Nachlass, Munster, Aschendorff, 1928).
la reponse donnee par la Sorbonne a Fran9ois I er (30 aout i535) sur I GS P r i nc ip es a soumettre a Melanchton, qui souhaitait d'avoir une conference avec les docteurs parisiens, Inigo savait parfaitement quelles affirmations un catholique devait opposer aux negations et aux tendances du protestantisme. Les premiers mois ou il arriva a Paris, sous le presidence d'Antoine du Prat, chancelier de France et archeveque de Sens, un concile provincial s'etait tenu, nous 1'avons deja note. Le but des prelats et des docteurs assembles etait precisement de fournir une regie sure aux fideles; au milieu du fracas des disputes, et en face des predications temeraires des evangelistes de Meaux soutenus par la Marguerite de Navarre, ils voulurent tracer aux croyances et aux moeurs la droite ligne a suivre. Et c'est pourquoi les deliberations du concile ne demeurerent pas un secret enfoui en des proces-verbaux, tenus sous clef parmi les archives du clerge. Le docteur Clictove eut charge de publier les Actes et decrets. Et en 1'annee 1529, le volume parut chez le libraire Colines. C'est dans cette brochure ferme et claire, qu'il faut chercher la source ou Inigo de Loyola puisa ses regies d'orthodoxie catholique. Entre les deux textes, le parallelisme est evident, des qu'on les rapproche 1 .
Peut-etre peut-on croire aussi contemporaine du sejour a Paris, la redaction definitive des Regies pour les aumones, et des Regies de temperance.
II est vrai, le probleme de Paumone se pose pour Inigo des sa conversion : a Manrese, a Jerusalem, a Barcelone, a Alcala, partout, il donne ce qu'il a, partout, il mendie pour secpurir les pauvres. Pour faire ce geste genereux, il n'a qu'a suivre 1'espnt evangelique, qui Famine. Au besoin, dans Ludolphe et dans Cisneros, il eut appris 1'estime et la pratique des oeuvres de misericorde. Mais il semble evident, que c'est a Paris surtout que Inigo aura senti le besoin de tracer des regies sur. 1'usage des biens de ce monde. Lui-meme alors distri-
i. Voir Note 12.
buait beaucoup d'argent; il a eu a conseiller Peralta, Castro et Amador sur 1' abandon de leurs biens; pour soi et pour ses compagnons de Montmartre, en consequence du voeu de pauvret, il a du resoudre ce qu'ils feraient de leur legitime; et un peu plus tard a Azpeitia, il aura a envisager quelle part, Martin Garcia, seigneur de Loyola, et aussi les clercs Pero Lopez de Loyola et Andres de Loyola, feraient aux pauvres dans leurs revenus. En vue de ces conjonctures, il convenait a la sagesse d'Ignace de Loyola d'avoir une ligne de conduite nettement tracee.
II semble bien qu'il faille raisonner de meme des Regies de temperance. A Alcala, Inigo ne vit pas avec ses compagnons. II en est autrement a Sainte-Barbe, ou il partage avec Xavier et Le Fevre une meme chambre. Apres les veeux de Montmartre, il y a un commencement de vie commune entre ces pauvres evangeliques. De temps a autre, ils prennent ensemble leurs repas. II est vraisernblable qu'entre autres instructions destinees a ceux qu'il quittait pour aller en Espagne, Inigo aura laisse les Regies pour s'ordonner dans le manger.
Dans son apologie des Exercices, ecrite au milieu de la tempete de 1553, Nadal a dit : Quand il a ecrit [a Manrese] une bonne partie des Exercices, Ignace n'avait pas encore etudie ; plus tard, ce fut avec un zeje incroyable qu'il commen9a de vaquer a 1'etude, d'abord en Espagne, puis dans .cette Academic de Paris si celebre dans le monde chretien; pendant plusieurs ann6es, il suivit le cours des arts, et celui de theologie, avec une souveraine application, une Constance singuliere, et avec fruit. Les etudes aehevees, il fit un corps de ces feuillets primitifs [de Manrese et d' Alcala] il y ajouta beaucoup de choses e remania le tout 1 . Combien ce texte serait pre-
i. Ep. Nadal, IV, 826. Post consummata studia, congessit delibationes illas primas exercitiorum, addidit multa, digessit omnia.
cieux, si 1'auteur etait entre dans des details topiques! Tel quel, i'l nous eclaire encore. Des additions et des remaniements de Paris, et probablement de Venise et meme <ie Rome sont sortis, FTMI apres I'autre, le manuscrit dit -de Pierre Le Fevre 1 ; le manuscrit latin de 1541 appele Versio prima 2 ; le manuscrit espagnol dit autographe 3 parce qu'il contient de nombreuses corrections de la main d'Ignace; et fmalement, le texte soumis aux censeurs remains pour 1'impression de 1548. Quand on compare au livre imprime de 1548, les manus-
i. Le manuscrit de Pierre Le JFevre est cote 154* aux Archives historiques de Cologne. En 1764, 1'autographe existait encore: le P. Reiffenberg 1'a vu chez les Chartreux (Historia Societatis Jesu ad Rhenum infertorem, I, 12). Le manuscrit actuel n'est qu'une copie. Ce texte rappelle, en beaucoup d'endroits, la Versio prima du manuscrit latin de 1541 ; il est moins parfait, ct done anterieur. Ce qui amene a conclure que , dans les retraites donne"es a Cologne en 1543 et en 1544, I'homme de Dieu usait d'un manuel deja fixe a la fin de son sejour a Paris.
Le manuscrit latin 2604, du fonds de la reine Christine de Suede, a la Bibliotheque Vaticane, est de la main de Thumaniste anglais John Helyar. C'est un carnet d'etudiant, ou depenses faites, lettres ecrites, extraits d'auteurs, redactions personnelles voisinent avec des notes de retraite. Helyar a rencontre Ignace a Venise au plus tard au de"but de 1537, plus probablement deja en 1536. Malheureusement ses notes de retraite ne nous offrent que des documents ignatiens fragmentaires. Bien des passages rappellent textuellement la Versio prima et le manuscrit de Le Fevre. Mais beaucoup de choses manquent : par exemple les annotations, la serie complete des mysteres du Christ, nombre de regies, la contemplation finale ad amorem. On a 1'impression de quelque chose de tronque". Et par suite, ce manuscrit, fort inte"ressant, ne peut guere servir a nous fixer sur l'tat des Exercices en 1536.
Le texte d'Helyar et celui de Le Fevre sont reproduits dans 1'edition critique des Monumenta (579-623, 624-648). Deja en 1914, le P. Paul Debuchy avait public dans CBE, aout 1914, n os 5253, le texte du manuscrit de Cologne. Un peu auparavant le P. Ferdinand Tournier, comme ses papiers en temoignent, avait prepare" une edition du manuscrit d'Helyar, avec une longue introduction sur I'auteur et ses relations avec Reginald Pole.
2. Dans 1'edition critique des Exercices, on trouvera le texte de cette Versio prima et une notice sur elle. La notice est aux pages 160-171; le texte court, avec celui de 1'autographe espagnol, de la version des Freux, et de la version Roothaan (221-563).
3- Les editeurs des Monumenta, dans leur Edition critique des Exercices, lous venons de le dire, ont public" le texte espagnol autographe ils 1'ont dl -'crit aux pages 138-147.
lllSTOJRli Dli SAINT ICJNACfc Dli LOYOLA. 1<J
crits dont nous venons de parler, on ne constate que de tres legeres differences. D'ou il suit qu'a 1'heure ou Paul III donna a la Compagnie de Jesus sa charte romaine, le livre des Exercices etait deja le manuel de retraite que nous connaissons aujourd'hui.