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CHAPITRE XIV LA DOCTRINE SPIH1TUELLE D'ICNACE DE LOYOLA

Laynez avait coutume de dire qu'Inigo de Loyola etait 1'homme d'un petit nombre de verites. Ce mot expressif d'un contemporain, et d'un familier, nous invite a croire qu'il ne doit pas etre bien difficile de saisir et de mettre en relief la doctrine spirituelle du futur fondateur de la Compagnie de Jesus 1 .

i. La spiritualite ignatienne a et depuis quelque temps fort malmenee, au nom de la psychologic, de la liturgie, de la mystique, de la th6ologie et de la tradition catholique.

Nous ne discuterons pas ici ces dires adverses. Ce n'est pas le lieu. II convient pourtant de signaler en bref le cas de feu Henri Bremond de 1'Acade'mie fran?aise. II avait une plume prestigieuse. Les nombreux volumes de VHistoire litteraire du sentiment religieux, en attirant pendant de longues anne'es 1' attention, lui avaient donn6, dans les problemes spirituels, une autorit que la mort n'a point abattue. Ses Merits restent. Sous couleur d'exalter la priere de louange et 1'union a Dieu, ils continuent a fletrir un asceticisme fantomatique. Ils continuent a rpter aux lecteurs candides que les Exercices sont un manuel d'ascese, non d'oraison ; un manuel d'election d'une nouveaut troublante, et fonde 1 sur une th6ologie discutable des voies ordinaires de Dieu ; un livre sans coherence, et dont 1'efficacitd d'ailleurs peut tre 6gal6e par n'importe quoi; un livre dont 1'auteur ne soupconne pas que son cas est extraordinaire et unique , etc.

Ecarte de la Compagnie de Je"sus, comment ce pre*tre n'a-t-il pas senti qu'il 6tait, contre les j^suites et saint Ignace, un tdmoin peu qualifie ? Comment cet historien s'est-il si mal souvenu de 1'histoire du livre qu'il denigrait ? Les Exercices sont surs de 1'avenir. Tandis qu'ils etaient farouchement attaqu^s au xvi e siecle par deux ou trois docteurs espagnols, Paul III approuva le livre (31 juillet 1548) des son impression. Depuis, Alexandre VII (12 octobre 1647), Benoit XIV (20 mars 1753), Lon XIII (8 fevrier 1900), ont combl d'eloges la spiritualitd ignatienne. S. S. Pie XI (25 juillet 1932) a tabli saint Ignace patron des retraites spirituelles. Dans son encyclique Mens nostra du 20 d6cembre 1929 justement au plus fort de la campagne bremondienne le Saint-Pere a exalte, dans les

Cette doctrine est essentiellement une doctrine de combat. De 1'analyse de lui-meme, Inigo a emporte une vue claire des forces permanentes et coalisees, qui tendent a ruiner le regne de Dieu dans son coeur. Au cours de sa vie, a Loyola, a la cour, a Manrese, a Barcelone, a Alcala, a Paris, il a eu mille occasions de se persuader que son histoire intime etait celle de beaucoup 'd'autres. De la chez lui la conviction profonde que le grand malheur des hommes est de ne point vouloir se vaincre. C'est done a cette victoire sur soi qu'il s'anime et qu'il tente d'animer tous ceux qu'il approche. Le titre qu'il a donne a ses Exercices spirituels est sa formule maitresse, il enferme en un mot son programme personnel, celui qu'il propose <et propage autour de lui, selon les occasions, avec un zele que rien n'arrete.

Sans cette victoire, impossible d'etre un homme raisonnable, un disciple de Jesus- Christ, un sauveur des ames. Celui qui ne domine pas ses passions sera infailliblenient dornine par elles. Un chretien qui recule devant Tab negation de soi, s'ecarte des exemples et des Ie9ons de Jesus-Christ; qu'a etc la vie de Jesus- Christ sinon un perpetuel holocauste; et quand il a voulu enfermer dans nine phrase toute la morale de son Evangile, qu'a-t-il dit si ce n'est : Renoncez-vous vous-meme ? Ce reniement complet et constant de la concupiscence est rindispensable condition de la vie veritable. L'histoire des saints, seuls apotres authentiques du christianisme, le prouve a 1'evidence. Avant que de precher, ils se -.sont vaincus euxmemes; ils ont rejete toutes >les suggestions diaboliques, et toutes les maximes mondaines qui favorisent les passions ; leurs predications memes n'ont ete qu'une guerre publique et sans treve a 1'orgueil, aux iionneurs et aux richesses, qui perdenl

termea les plus chaleureux, Tauteur, la rndthode, la belle ordonnance, la souple plasticit6, la sure doctrine des Exercices. Nous ne nous flattens pas que cette voix du Vatican r^duira les opposants au silence. Mais, sans peine, toas les esprits droits et 'catholiques coniprendroHt qu'a 1'encontre des Ie9ons pontificales les dires d'un brillant acad6micien ne comptent guere.

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les amcs> en les entrainant hors des pas de Jesus-Christ et des commandements de Dieu.

Quiconque pretend done reformer 1'figlise, ou se reformer soi-meme, ne saurait prendre qu'un chemin, eelui de la totale abnegation de soi. C'est une guerre. II s'y faut resoudre. La vie selon Dieu est a ce prix. Attendre la mort pour se regler est hasardeux, et indigne d'un homme. Se corriger sur les seuls points defendus risque de n'etre qu'un leurre. Aller hardiment d'un bond au depouillement evangelique est le plus sur, le plus lucratif, le plus genereux, Que tous s'offrent avec sincerite et insistance : Dieu ne manquera pas de faire savoir s'il agree 1'ofFrande. Et au cas ou il se contenterait d'un temoignage de bonne volonte, la vie evangelique doit rester, aux regards que celui de Dieu veut dans le monde, tin ideal supreme. Tout chretien doit porter cet ideal dans son ame, non seulement comme le souvenir d'une vision attirante, mais comme une lumiere dont les clartes guideront toute sa conduite, au point qu'il use de ce nSonde sans en user, selon le mot de saint Paul.

Par la seront assurees, la sournission tres. humble que la creature doit au Createur, 1'imitation par laquelle le chretien doit suivre le Christ, 1'amour de Dieu enfin en quoi se resume toute la religion ici-bas et toute la vie bienheureuse dans le del.

Hors de la, qu'est-ce qui attend les hommes? L'experience de Lucifer et d'Adam est decisive. Us ont peche, ils ont merite 1'enfer. C'est au meme abime, par le chemin de la meme revoke, qu'aboutiront tous ceux qui ne veulent point se vaincre euxmemes. Et en attendant les chatiments de la justice divine, ils ne seront a leurs propres yeux qu'un objet d'horreur et de degout, quelque chose comme une plaie purulente et toujours ouverte.

La gloire de Dieu, le salut de l'homme, la reforme de 1'tglise, exigent imperieusement que chacun embrasse 1'etat que Dieu veut. Le vouloir de Dieu est pour chacun la regie supreme et universelle : la regie des plaisirs et des liberalites,

la regie des decisions quelles qu'elles soient, la regie des choix parmi les creatures innombrables de 1'ordre materiel, humain et surnaturel, qui se rencontrent sur le chemin de la vie. Tant que la pesee de cette volonte divine ne se produit pas, la liberte doit demeurer en equilibre, comme une balance dont aucim plateau n'est charge. II faut noter, d'ailleurs, que c'est la volonte generate de Dieu que 1'homme violente les tendances qui sont opposees a sa loi sainte. Prendre ce parti hardiment, c'est assurer Tordre en soi-meme, regler la course de la vie de maniere a atteindre le but. Tout le plan divin est la, en un sens.

En travers de ce plan, le demon se jette. C'est 1'ennemi capital et implacable. Depuis le paradis terrestre, il n'a point cesse de tenter les hommes pour les perdre. Sa tactique est connue; bien qu'elle reussisse a faire des victimes sans nombre, il est facile de la definir en trois mots : points d'attaque bien choisis, operations secretes, assauts d'autant plus furieux que la resistance est plus molle. Quand les sames sont laches, Satan n'hesite pas a proposer directement le mal; 1'imagination s'exalte en face des perspectives de plaisir qu'il ouvre devant les yeux eblouis; et une fois le mal commis, il suggere que le pardon de Dieu est impossible, ou impossible la domination des instincts. Pieges grossiers ou la pauvre humanite se laisse prendre, depuis des siecles. Les bons ne sont pas a 1'abri de ses embuches. Tous les hommes sont les images de Dieu et les coheritiers de Jesus-Christ. En tous, il t^'che d'abolir la ressemblance divine; a tous il essaye d'arracher leur part de 1'heritage eternel. Mais, avec les bons, il raffine, il subtilise, il ruse. C'est sous 1'apparence du bien qu'il les sollicite. Ainsi, en toute occasion se montre-t-il menteur et homicide, comme aux premiers jours du monde. La vigilance est done de rigueur, avec la resolution ferme de faire toujours le contraire de ce qu'il propose. La est la sagesse et le salut.

Les fideles doivent penser au surplus que Dieu est plus empresse et plus puissant pour les sauver, que le demon ne le sera jamais pour les perdre. Les bons anges veillent et por-

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tent secours, le Saint-Esprit eclaire et affermit. Benis et bienfaisants souffles du ciel, qui passent sur les a"mes chre"tiennes, pour les enflammer de 1' amour divin, les soulevei* sur les hauteurs, les associer, des la terre, aux joies et a la paix du paradis. Lorsque ces heures viennent, il faut les mettre a profit, afin de servir Dieu avec plus de generosite. Lorsque, dans 1'jime, retombee sur elle-meme, il semble que toute lumiere s'est eteinte, et que dans ces tenebres, loin de Dieu qui se cache, la fidelite devient penible, se souvenir des visites passees, esperer fermement les visites futures, demeurer ferme dans la pratique du devoir. Dans ces alternatives, de jours lumineux et de jours gris, de consolation et de desolation, la vertu s'agrandira et s'affermira, les merites s'ajouteront aux merites, 1'humble conviction s'etablira dans 1'^me qu'elle n'est rien et que Dieu est tout. C'est la vraie science de la saintete.

Cette science n'est jamais apprise; il faut se mettre a 1'ecole, toute la vie, afin d'apprendre a profiter des secours divins, a dejouer les efforts diaboliques, a maitriser ses instincts pervers, a etablir en soi le regne de Dieu par d'incessantes victoires. Les exercices spirituels sont indispensables a qui veut conserver et developper ses forces chretiennes. L'analogie des lois de la vie suggere cette conclusion. L'experience des saints la met en evidence. La meditation quotidienne, 1'examen quotidien de la conscience, 1'habitude de la penitence, la confession et la communion frequentes, sont le secret des pensees saintes, des grands desirs, des resolutions courageuses, d'une fidelite a Dieu qui jamais ne se demente.

Et si, au milieu des efforts douloureux qu'on mene afin de mettre toujours la volonte divine au-dessus de tout, les paroles trompeuses des heretiques ou des chretiens rellches mena- 9aient d'obscurcir la foi, de refroidir Tamour, d'6branler le courage, de briser 1'elan, qu'on se souvienne qu'a T^glise enseignante de Rome, Jesus-Christ a promts Tassistance qui la garde dans la verite. Ecouter docilement cette figlise, en tout ce qu'elle enseigne, ordonne et conseille, croire ses dogmes, suivre ses lois, respecter ses institutions, pratiquer les obser-

vance's de son cuke, c'est le devoir et la securite ; par la chacun prouvera sa foi aux promesses faites par le Christ a son epouse son amour pour 1'liglise, qui est une mere, et la sincerite de son esprit catholique.

Pour renouvelef cet esprit dans sa purete, pour se convainere plus proforidement de la necessite de frequenter les sacrements, de pfa'tiquer la penitence, de prier et de me'diter, rien> ne vaut une retraite. Separe des siens et de ses affaires, de ses habitudes journali'eresV on est plus apte a comprendre pourquoi 1'on est en ce monde, le malheur qu'est le peche, la beaute des exemples de Jesus- Christ, de la Creche au Calvaire, le devoir d'imiter ce modele des elus, la grande loi de ramour qui renferme toute la religion. La solitude complete, des reflexions sefieuses, des prieres instantes, la doeilite a un direeteur, la generosite d'une Sme prete a toutes les inspirations de la gr^ee, amenent necessairement une conversion, une transformation. C'est un fait d'experience. Qui n'en serait a priori tres persuade ? Est-ce que Dieu ne veut pas notre salut et notre perfection, plus qiie nous ne saurions le vouloir nousmemes ? Est-ee que le Pere, qui nous a donne son Fits, nous refuserait les graces les plus extratordinaires ? Que sont cellesci, en comparaison de Celui ert qui sont tous les tresors de la divinite ? La verite est que nous ne savons pas ce que Dieu ferait de nous, si nous etions sincerement decides a nous remettre a lui tout entiers, pour qu'il en dispose selon son bon plaisir. Et c'est precisement parce que les Exercices spirituels sont excellemment propres a provoquer la generosite de Tame, qu'ils sont un instrument si efficaee de conversion. Us est impossible 1 de se mettre sincerement a cette ecole, sans en emporter le desir et la force de se vaincre soi-meme pour 1'amour du Christ.

On petit pfolonger les Exercices, on les peut aussi raccourcir. Tout depend des cireonstances de temps et de personne. En general, les meditations dites de la premiere semaine, destinees k la purification des consciences, sont propres au plus grand nombre et leur suffisent. S'il s'agit d'afHner les James et

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de former line elite, 1'ensemble des verites indiquees dans le livre doit etre propose; toutes choses egales d'ailleurs, le retraitant gagnera d'autant plus qu'il perseverera jusqu'a une trentaine de jours, dans la solitude et la priere, Ce long espace de temps n'est pas de trop, pour se penetrer a fond des lemons essentielles de 1'ascese chretienne.

Neanmoins, il n<e faudrait pas croire qu'un pareil effort produise automatiquenient la saintete definitive. Ignace dit, au litre meme. de son livre, que ses Exerciees sont pour aider 1'ame a se vaincre. Pour creer des habitudes eornme instinctives de vertu^ il faut generalement du temps;; I'mtensite des acteSy selon la renaai que de saint Thomas 1 , peut abreger ce temps necessaire et 1'abrege en eiFet; mais e'est un fait d'experience universelle que les habitudes inveterees sont les plus inderacinables. Si done quelqu'un veut se fixer dans le bien et durer dans un tres fervent service de Dieu, il faudra qu'il continue d'alimenter sa ferveur et d'affermir sa volonte, comme les Exerciees lui ont appris a le faire.

La question de Tamour mise a part nous en parlerons tout a 1'heure telle est, en bref et en partie, la synthese de la doctrine spirituelle qu'Ignace de Loyola a disseminee, par fragments, en apparenee sans cohesion, dans les pages tres courtes des Exerciees spirituels.

A travers la foule des annotations, des additions, des meditations, des contemplations et des regies, qui semblent diviser ce livre en compartiments multiplies a plaisir, la meme pensee se retrouve en cent endroits : se gouverner, se vaincre. Actes de gouvernement de soi-meme : les precautions prises pour assurer la solitude et le recueillement ; la concentration des puissances intellectuelles et affectives sur une verite donnee; la determination d'une resolution pratique. Victoire sur soimeme : la pratique de la temperance et de la pdnitence, la reaction contre la triple concupiscence, contre les suggestions du diable et du monde; la priere prolonged malgre le dugout;

i. i a 2 ae , q. 42, a. 3.

les instantes supplications repetees jusqu'a ce qu'on ait le courage de mener la nature, qui recule, droit au sacrifice qui rimmolera. Actes de gouvernement de soi-meme : 1'examen de sa meditation, la revue journaliere de sa conscience, le discernement des poussees interieures que Ton subit, la question que Ton s'impose avant toutes les decisions : que me servira cela au jour de ma mort et du jugement ? Victoires sur soi-meme : la retraite, la meditation, la resolution d'amender sa vie, la conformation aux exemples du Sauveur, la soumission filiale a Tfiglise.

Parfois exprimee en termes formels, plus souvent supposee, la formule : se vaincre, est partout presente dans les Exercices spirituels. Elle est, pourrait-on dire en un sens, 1'essentiel

du livre, precisement parce qu'elle est indispensable a 1'essentiel de la vie spirituelle.

Essentiellement la vie spirituelle consiste dans la presence, la conservation et 1'augmentation en nous de la grace sanctifiante. C'est par cette grace, que nous sommes les branches vivantes de la vigne mystique, dont le Christ est le cep. La circulation, 1'enrichissement de la seve divine en nous ne sauraient etre assures, sans relimination constante des elements capables de la dessecher et de la tarir. Or, cette elimination est proprement la victoire de nous-memes sur nous-memes; puisqu'elle est la domination de la nature par la surhature, la destruction du vieil homme sous les coups de I'homme nouveau.

Les motifs qui peuvent determiner un chretien a cette destruction peuvent se presenter sous des formules diverses. Ignace a les siennes, deliberement preferees : 1'humilite et la magnanimite. L'humilite, dit saint Thomas 1 , comporte principalement la soumission de I'homme a Dieu. Ignace a une

j 2 a 2 ao , q. 161, a. i, ad 5 ra ; a, z, ad 3 m ,

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grande idee de la majeste divine, des droits souverains de Dieu. Le Roi eternel lui apparait au sommet des choses, dans une perfection tres haute ; il se voit a ses pieds, tres has, tout voisin du neant, indigne de ses regards a cause de ses peches. II lui parle comme un serviteur a son maitre; il se tient en sa presence comme dans une attitude toute pe*netree de respect. II aime a mesurer la distance infinie qui le separe de Dieu, comme pour s'enfoncer davantage dans le sentiment qu'il n'est rien. Pour un coeur ainsi aneanti, qu'y aura-t-il de plus auguste, de plus sacre, de plus inviolable que la volonte de Dieu ? II est tellement soumis a Dieu qu'il ne saurait balancer, lui promit-on toutes les richesses et tous les honneurs, entre une satisfaction donnee a la nature mauvaise et une violation grave, ou meme legere, de la volonte divine. La volonte" divine telle que la manifestent le Decalogue, les Commandements de 1'^glise, les evenements du dehors et les inspirations du dedans, est la regie toujours obeie du coeur humble forme a 1'ecole des Exercices.

Mais Dieu n'est pas seulement notre souverain. Sans cesser d'etre tel, il est devenu par 1'Incarnation notre compagnon de route, notre frere d'armes. De la, la place de Jesus- Christ dans tous les Exercices ; il en est vraiment le centre. Avant meme que se deroule son histoire dans les meditations de la deuxieme, de la troisieme et de la quatrieme seniaine, son souvenir fait pour ainsi dire irruption dans la meditation du peche et de 1'enfer. Puis sa personne se dresse, comme celle d'un chef adorable et passionnement aime, dans les deux contemplations typiques, du Regne et des deux Etendards . La eclate ce sentiment de magnanimite, qui caracterise Ignace de Loyola et qu'il veut, avec i'humilite, inculquer a tout disciple des Exercices spirituals. Le sentiment feodal de fidelite, qui, des la meditation fondamentale, concluait a un parfait service d'un maitre souverainement parfait, se nuance ici d'un attachement profond, ou, par-dessus la tendresse, dominent un enthousiasme guerrier et un devouement chevaleresque. Ce magnanime, gagne a Jesus-Christ, a besoin d'agir et de souf-

frir pour lui, aux plus grandes dimensions possibles. II ne sc eontentera qu'avec des prouesses qui aillent a la folie.

Les sentiments du troisieme degre d'humilite, les prieres genereuses qui terminent les deux contemplations du Regne et deux Etendards ; la regie de conduite formulee au bout de la note sur Famendement de la vie , supposent des coeurs nobles et grands, en qui palpite une bravoure passionnee. De cette bravoure, le Christ est la cause efficiente, exemplaire et finale. De lui, on attend la grace de ce courage; en le regardant, on s'anime a etre courageux; si, avec son secours et sous son regard, on implore ee courage, e'est uniquement pour sa glaire. Paree qu'on 1'aime d'un amour unique, on le suit jusque par des chemins sanglants. Aueun peril n'intimide, aucun obstacle n'arrete. Mourir est un gain et la supreme victoire.

Ainsi apparait Fharmonie profonde des deux sentiments en apparence contraires, qu'Ignace veut mettre au cceur de qui 1'ecoute. II peut sembler que 1'humilite va immobiliser dans Finertie, tandis que la magnanimit^ egarera dans la presomption. L'humilite, en considerant la misere humaine, se garde de toute jactance; et la magnanimite, en s'appuyant sur la puissance de Dieu, developpe sans fin 1'esprit d'entreprise, meme en face du bien difficile. Dans le service du Seigneur, a la suite de Jesus-Christ, le cceur forme a 1'ecole des Exercices a la confiance d'aboutir, 1'assurance dans le danger, la magnificence dans 1'emploi des moyens, la patience parmi les epreuves, la perseverance dans 1'effort jusqu'au terme fixe; parce que jamais il ne cesse de prendre en Dieu la force, et de renvoyer a Dieu la gloire, du mal qu'il evite et du bien qu'il opere.

Apres cela, il est superflu d' examiner longuement le reproche fait aux Exercices spirituals de mecaniser la priere et la vertu.

Ceux qui parlent ainsi s'arretent a quelques recettes formulees dans les additions , et ne voient rien d'autre. La n'est pas la substance du livre, ni le principal des intentions de

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1'auteur. Ou tout ce que nous venons de dire de l'.ascese ignatienne est faux, ou la critique relevee ici n'est qu'une violente inexactitude. Ignace suggere de certaines precautions materielles, telles que la privation de lumiere, quand on medite des verites severes; le souvenir du sujet de la meditation au moment du lever et du coucher; Tarret et le recueillement de 1'esprit, avant de oommencer 1'oraison; le compte journalier des fautes coiEtmises, etc... S'il croit a I'efficaoite de ces actes, il en a pour garants la psychologie liumaine et 1'experience. Et s'il demande avec insistance qu'on y soit fidele, ce n'est point pour persuader au retraitant que ressentiel de la vie spirituelle est dans ces details. Jamais disciple intelligent .des Exercices ne sera tente d'oublier que la vie spirituelle coasiste dans la reciprocite d'amour que Ton donne a Dieu.

II en est qui jugent conipliquee et dessechante la methode d'oraison selon les trois puissances de fame, ^et ir^nalyse successive des personraes, des -paroles et des actes dans les mysteres de la vie du Christ. Le -grief est plus vite formule que justifie. Qui done peut mediter, sans souvenirs, reflexions et affections ? Et qui arrive a se rendre presente une scene de rfivangile, sans voir et entendre ceux dont 1'histoire est contee ? Les indications des Exercices ne sont que la decomposition methodique du jeu naturel de nos facultes, des qu'elles s'appliquent a un fait ou a une verite .de foi. Par ailleurs, avant que saint ;Fran9ois de Sales ne 1'eiit fort justement dit a , Inigo de Loyola pensait 'que, dans 'la meditation, les souvenirs sont 'evoques pour les pensees, les pensees pour les affections, les affections pour les resolutions et les resolutions pour le nieilleur service de Dieu. Et puis, comment un homme aussi profondement mystique que lui 'pourrait-il .meconnaitre que, dans la priere, comme en toute operation surnaturelle, Faction divine est Rouverainenient libre. Le texte meme des annota-

1. Tt-aite de Tumour de Dieu, 1. VI, ch. ir. Lettre du 8 juin 1606 (Ed. Annecy, IV, 307; XIII, 183).

2. Lettres a Th6rese Rejadell, n septembre 1536; au P. Brandao, I0r juin 1551 (Ep. ct instr., I, 107-108; III, 507-308).

tions le rappelle expressement ; et la correspondance du saint montre quelle souplesse et quelle simplicity il conseillait dans 1'oraison.

On a etc jusqu'a reprocher a 1'auteur des Exercices de diriger exclusivement 1'oraison a la pratique des vertus. Reserve pessimiste, a-t-on observe, injurieuse a Dieu et combien dommageable aux ames chretiennes! II y a lieu de demander si Foptimisme contemplatif, qui s'oppose au vigoureux realisme d'Inigo de Loyola, n'est pas une pure meconnaissance de la pauvre nature humaine et des lois normales de la Providence dans la distribution des graces d'oraison 4 . Ce qui manque a la plupart des Chretiens, c'est, helas! la maitrise de leurs passions; et la vie des saints revele qu'ils ont achete les faveurs celestes au prix de la crucifixion de leurs concupiscences. Contre cette double constatation de 1'histoire, tous les reves sont vains, negligeables toutes les theories. Pour la gloire de Dieu et la saintete de Pliglise, il est indispensable que les ames prennent 1'habitude de vivre hors des prises du mal. Plus cette forte race de serviteurs de Dieu se multipliera, plus seront nombreux les vrais contemplatif s. Admis dans sa priere de Manrese a penetrer les plus hauts et les plus doux. secrets de Dieu, Ignace ne saurait etre 1'ennemi de 1'oraison dite contemplative. De toutes les ecoles ouyertes depuis des siecles a la formation d'ames d' elites, celle des Exercices spirituels est peut-etre celle qui sollicite le plus directement au genereux sacrifice de soi-meme par le motif le plus eleve et le plus sur. Or, c'est dans les coeurs amoureusement immoles, disent les maitres de la mystique et 1'experience, que le Seigneur a coutume de se complaire a verser les plus merveilleuses graces d'oraison. Loin done de fermer la porte a la contemplation, la spiritualite ignatienne y prepare, pour 1'heure qui plaira au maitre souverain, des destinees.

i. Dans Le qitietiste espagnol Michel Molinos (260-262, 268-270) j'a' eu occasion de toucher ce point.

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Des les premieres journees qui out suivi sa conversion totale, Ignace a repandu autour de lui son esprit. Manrese, Barcelone, Venise, Jerusalem, Alcala, Salamanque, Paris, ont entendu de sa bouche la predication de la vieille formule evangelique : Si quelqu'un veut venir apres moi, qu'il se renonce lui-meme. Ignace a dit cela, en homme du xvi e siecle, ne dans 1'Espagne de Ferdinand le Catholique, et qui a porte 1'epee. Mais, a travers le langage qu'il tient de son temps, de sa race et de sa condition, la me'me verite brille qui resplendissait dans les discours orientaux du Sauveur. Et comme, selon 1'exemple du Sauveur, il donne a sa parole 1'appui de ses exemples, il persuade a ceux qui 1'ecoutent I'heroi'sme dans I'abndgation.

Et le temps, en modifiant le cadre exterieur de sa vie, ne changera rien a sa doctrine. Si, au cours de ses etudes, il ajoute quelque chose au livre dont les premieres donnees datent, en un sens, de Loyola, ce sera toujours selon la logique de la pensee maitresse comprise des le debut. Precisement parce qu'il est Phomme d'un petit nombre de ve'rites et que sa volonte est extraordinairement ferme; precisement, parce que, au premier jour, ce qui est I'lme de la morale evangelique lui est apparu dans une lumiere decisive; il n'a point a chercher d'autres lecons a offrir a des disciples. Le Regne de Dieu dont son livre expose la formule, suffit aux besoins de tous ceux que la Providence met sur son chemin.

Sa correspondance qui va de 1525 a 1556, rend le meme son que ses Exercices spirituels ; elle est comme 1'echo des voix qui s'echappent de ce livre admirable. De bonne heure, Inigo prend, pour terminer ses lettres, une formule qui lui devient iamiliere : Que le Seigneur nous donne sa grace en perfection, afin que nous ayons le sentiment de sa volonte et que nous 1'accomplissions entierement. De meme la gloire de Dieu , le service et la louange de la divine Majeste : ces mots

reviennent constamment sous sa plume. Sans le desir de procurer cette gloire et ce service, il n'ecrirait a personne, ni rien de ce qu'il ecrit. Qu'il s'adresse a ses bienfaitrices barcelonaises, Ines Pascual et Isabel Roser; aux membres de sa famille ou a ses compagnons d'apostolat, a I'archidiacre Cazador .ou a la inaoniale Therese Rejadell, aux rois ou aux papes, il fie songe qu'au regne de Dieu; La saintete du Decalogue, da torievete de la vie, la vanite des honneurs terrestres la ne.cessite d'^chapper aux creatures pour aller au Createur, la haine et le-s ruses du demon, rurgenee du reglement xle la vie selon Dieu, 1'ardeur a 'Se signaler dans le service du "Roi eternel, k peril de .damnation que cou-rent des ames, la fidelite ,et les munificences de 1'amour de Dieu pour les homines, tels sont les tkemes habitue'ls de ses lettres. Ce sont les themes des Exercices.

A son frere Martin Garcia, il preche 1'observation des commandements, la superiorite de la vertu sur le sang, la poursuite des biens eternels. A son eonfesseur de Paris, Jean Miona, il adresse les =plus instantes prieres pour qu'i 1 ! fasse une retraite .d'uii mois.. A Therese Rejadell, il -expose avec une admirable precision, les avantages de 1'oraison affective, les principes qui reglent la frequence -des communions, et Tart de discerner Faction des esprits. Avec Ferdinand d'Autriche, Jean de Portugal, les 'Cardinaux Contarini et Cervirii, il traite de la reforme du clerge et des rnonasteres, de la conversion des heretiques et de 1'evaBg.elisation des fideles. II n'a d'autre horizon que le .royaume de Dieu.

Comme Ton peut s'y attendre, les -conseils spifituels qu'il donnera aux religieux de son Ordre -porteront, plus fortement -encore, la marque des Exercices. C'est la meme constance a inculquer le vince teipswn, par amour pour Celui qui le premier s'est aneanti pour 1'amour de nous; et c'est la meme brievete suggestive dans la maniere. Sauf de rares exceptions, point de dissertations savantes, ni d'eloquentes exhortations; il n'est ni un professeur, ni un orateur; il est un chef -qui rappelle des consignes sacrees, un pere assez sur

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de son autorite et de la tendresse des siens, pour se contenter d'un mot qu'il repete sans se lasser.

A qui parcourt les volumes de sa correspondance, depuis la premiere lettre de lui que nous ayons a son retour de Jerusalem en 1525, jusqu'a la derniere lettre qui preceda sa mort en 1556, le meme homme apparait, avec la meme physionomie grave, resolue, enflamm.ee. Parlant aux papes, et aux eveques, aux souverains et aux grands, aux religieuses deS monasteres et a ses fils epars dans leur apostolat par le monde, il tient, sauf les differences que les conjonctures commandent, un langage au fond identique. A travers ses phrases sans art et qui s'enchevetrent, c'est toujours le meme cceur qui s'epanche, assoiffe de travailler et de souffrir pour le regne de Dieu, a la suite du Christ 1 . Dans ces quelquesmots se resume la doctrine spirituelle d'Inigo de Loyola.

On lui oppose et on lui prefere la doctrine des grands contemplatifs, saint Jean de la Croix et sainte Therese de Jesus. S'il cut connu les livres de ces illustres compatriotes, il les aurait lus sans surprise; favorise des plus hautes graces d'oraison, il avait, lui aussi, les ailes d'un seraphin. Mais a supposer ' qu'il cut vecu assez longtemps, pour rejoindre Tepoque des mystiques docteurs du Carmel, il aurait certainement mesure, par leurs heroiques vertus, la surete de leurs lecons spirituelles.

En face des phenomenes extraordinaires de la vie interieure, il demeurait comme en arret et en defiance. Un jour, Fra Reginaldo, dominicain tres ami des jesuites et de fort grande autorite dans son Ordre, raconta a la maison professe de Rome que, dans un couvent de Bologne dont il avait la direction, une religieuse entrait souvent en extase et portait les stigmates de la passion. Au bout du recit, Ignace dit ces seuls mots : Dans tout ce que V. R. vient de narrer, la marque la plus rassurante est 1'obeissance de cette femme. Quand

i. Dans un rdcent volume, Saint Ignace de Loyola, Lettres spirituelles (Paris, Spes, 1933), j'ai essay de donner une idee de cette direction du

saint.

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Fra Reginaldo fut parti, Ribadeneyra, qui avait assiste avec Palmio a Tentretien, interrogea de nouveau Ignace, sur la moniale bolonaise. Ignace repondit 1 : Le propre de Dieu est d'agir a 1'interieur de Tame; le demon y est impuissant; et il a coutume de tromper par des phenomenes exterieurs, apparents et faux. L'histoire de Madelena de la Cruz 2 est celebre. L'inquisition de Cordoue s'occupa d'elle en 1544; et elle retracta en 1548 ses erreurs et ses fautes. Avant ce proces, pendant plus de trente ans, sa renommee avait couru par toute 1'Espagne et jusqu'en Portugal. Allant de Lisbonne a Rome, le P. Martin de Santa Cruz avait eu la curiosite de voir cette femme extraordinaire et de lui parler. Un jour qu'il racontait cette conversation, en concluant que cette extatique lui avait paru prudente et sainte, Ignace lui fit des reproches assez vifs 3 : Un homme de la Compagnie, observa-t-il, ne devrait pas parler de la sorte, ni montrer une telle estime pour ces choses, apres tout exterieures. Enfin, Ton sait comment il jugea et guerit les illusions d'Onfroy et d'Oviedo, lorsque ceux-ci a Gandie s'engagerent dans les chemins de la vie solitaire ou les guidait le franciscain Tejeda 4 .

Ignace ne doute point de la possibilite des extrabrdinaires phenomenes de la vie spirituelle : il les a experimentes. Mais il y voit matiere a de faciles illusions. Et d'ailleurs, il met, avec rfiglise, les graces qui rendent les ames plus agreables a Dieu, bien au-dessus des graces qui les signalent a 1'etonnement des hommes. Quant a la contemplation, la tenant pour un don libre du ciel, il laisse au Seigneur d'appeler qui lui plait. Et il n'a aucun souci d'y preparer les ames, autrement que par la maitrise des passions. Tout en prisant et inculquant 1'oraison, il prise et inculque plus fortement encore 1' abnegation de soi. Un jour, Nadal lui demande le moyen le plus rapide d'atteindre a la perfection : Maitre Nadal,

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