CHAPITRE XVII
A vrai dire, si la bulle de Paul III donnait a la Compagnie de Jesus une existence canonique, elle ne la creait pas de toutes pieces : elle preexistait. Elle avait son nom, son chef, son esprit, son recrutement, ses oeuvres et meme un champ d'action singulierement etendu, grace a la confiance du pape.
En arrivant dans la ville eternelle, Ignace de Loyola 1 , s'etait
i. Les lettres d'Ignace Sorites en castillan sont signe'es Inigo ou Inigo, jusqu'en 1543. A partir de cette date, la forme Ignacio prevaut. Par centre, des la premiere lettre latine que nous connaissions de lui (2 dcembre 1538) le saint signe Ignatius (Ep. et instr., I, 136). II est aussi appel6 Ignatius en divers documents qui le eoncernent : sentences de Couversini A Rome, en 1540, et de Gaspard de Doctis a Venise, en 1537 (Scr. de S. Ign., I, 625, 627); titres d' ordination delivrs par l'vque Negusanti a Venise en 1537, et feuilles des pouvoirs accorded par le nonce Veralli a la mSme date (Ibid., I, 544, 546); certificat des Peres dominicains de la rue Saint- Jacques, et attestations academiques de Paris en 1534-35 et 1537 (Ibid,, II, i, 2, 3). C'est sous le norh de Ignatius de Loyola, Pampelonensis que Te'tudiant de rUniversite" est inscrit sur le registre du Rectorat (B. N. Ms. latin, 9.952, f 141,). La forme Enecus ne se rencontre que dans les deux pieces latines des proces azpeitiens de 1515.
De tous ces faits, que conclure ? Seuls les scribes de son pays 1'appellent Enecus; lui-mSme se nomme toujours Ignatius. Pourquoi? Parce qu'il croit que Ignatius est la traduction vraie d'Inigo ? Peut-etre. Si nous avions des signatures de lui ant^rieures a sa conversion, nous pourrions trancher le probleme. Mais nous n'en avons pas. En tout cas, deux choses sont sures. Ses enfants tenaient le premier jour de feVrier pour le jour de 'sa fete (Poland Complem., II, 595). Lui-me'me avait une devotion particuliere a saint Ignace martyr; il 1'a crit a Fran9ois de Borgia, en 1547 (Ep. et instr., I, 529). Cette deVotion a pu se former ou se nourrir a Paris, ou les emouvantes lettres du grand eVSque d'Antioche avaient &t6 ^dit^es par Lefevre d'Etaples en 1498. Elle pouvait remonter jusqu'au Flos sanctorum de Loyola, si toutefois l'6dition dont se servit le bless6 de Pampelune contenait la vie de 1'admirable martyr.
offert avec les siens au Pontife. II renouvela soil offre en 1538. Paul III sembla vouloir d'abord reserver & Rome le bienfait de Tapostolat des pretres pelerins ; malgre les instances d' Ortiz et d'un prelat espagnol, il refusa de les envoyer dans les pays du Nouveau Monde conquis au sceptre de Charles- Quint. Mais les circonstances furent plus fortes que la volonte pontificale. La Providence conduisait tout, par des chernins encore obscurs. Quoiqu'ils n'eussent guere fait qu'apparaitre dans la Haute Italic, avant de se reunir a Rome, les Iniguistes y avaient laisse des traces profondes; il y avait si peu de pretres reforrnes qu'on voulut revoir ceux qui avaient passe en faisant le bien 1 .
Les instances de rarchevque Bandini, du dominicain Caterino et de Lactance Tolomei, presentees par le cardinal Carafa, arrachent a Paul III 1'envoi de Paschase Broet a Sienne (1539). Par ses supplications, Henri Filonardi, qui gouverne la legation de Parme recemment rentree dans le patrimoine de Saint-Pierre, obtient que Laynez et Le Fevre viennent y precher (1539). Le cardinal Cervini appelle Laynez a Reggio (1540) et le cardinal Bembo confie a Bobadilla la reforme du diocese de Bisignano (1540). Paul III commissionne Le Jay pour Bagnorea et Brescia. Partout ces hommes de Dieu transforment les ames.
De Sienne, Bandini eerit a Ignace : Votre ou plutot notre Broet exhorte par la parole, aide par 1'exemple, attire par Fhumilite, et par sa charite enflamme a vivre saintement. Les foules se pressent au sermon et au confessionnal. L' elite de la jeunesse de TUniversite suit les Exercices spirituals. Un pretre, auteur de comedies licencieuses se convertit, fait amende honorable en chaire, et entre dans un couvent de Saint-Francis 2 .
Parme etait un repaire de brigandages et de debauche, le clerge etait peu exemplaire; jusque par la predication d'un
i- Bobadilla, Mow., 16; Tacchi Venturi, Storia, II, 214. 2. Polanco, Cron., I, 81; Tacchi Venturi, II, 214-332.
moine, le lutheranisme s'infiltrait. Laynez ferme la bouche au predicateur suspect. Les Exercices spirituels, manies en maitre par Le Fevre, touchent les coeurs a fond; des e"tudiants entrent en religion; des pretres convertis sont reformateurs a leur tour; a 1'exemple de Julia Zerbini, des dames deviennent des apojtres. Dans cette ville remplie de crimes, une confrerie s'institue, qui traversera les siecles sous le nom de Compagnie du saint nom de Jesus ; et ses membres tiendront de Pierre Le Fevre leur reglement de vie, ou, avec la pratique de 1'oraison quotidienne, leur est demandee celle de communier au moins tous les huit jours 1 . A Plaisance et a Reggio, Laynez renouvelle les merveilles de Parme 2 .
A Bagnorea, Le Jay est re?u froidement, on se reserve en face de cet etranger. Le jour des Rameaux de 1540, il commence a precher et explique en termes evangeliques les raisons de sa presence. L'auditoire se forme et grossit rapidement; les magistrats de la cite sont les plus assidus. L'apotre est bientot deborde par une foule de penitents ; le jour ne suffit plus a entendre les confessions; les nuits y passent. A Brescia aussi, les besoins des &mes sont grands, d'autant que la frontiere n'est pas loin et que 1'heresie la franchit dans la balle des colporteurs. Le Jay explique le symbole, le Decalogue, quelques endroits des epitres de saint Paul que depravent les heretiques. La foi des habitants s'eclaire et ils retournent aux sacrements 3 .
Nicolas Bobadilla avait etc envoye dans 1'ile d'Ischia (1539), afin de reconcilier Ascagne Sforza avec sa femme Jeanne d'Aragon. II reussit a conclure une treve entre les epoux divises. II preche aux habitants de 1'ile, et a Gaete; il dispute a Naples avec Valdes; rentre a Rome au printemps, y prend la fievre, qui le tient jusqu'a 1'automne. Une fois gueri, delegue par Bembo, il visite le diocese de Bisignano, prechant, confes-
1. Memorial, n. 20, 25, 29, 32, 35; Polanco, Cron., I, 82, 83; Tacchi Venturi, II, 239-263.