‹ Saint Ignace de Loyola [microform]Chapitre 295 sur 396 · Crow., V, 11-12; Fouqueray, I · texte numérisé non relu

Crow., V, 11-12; Fouqueray, I

En Espagnc, la fondation du college de Saragosse est un drame. Des les premieres ouvertures faites par Frar^ois de Borgia, a 1'automne de 1546, Tarcheveque Ferdinand d'Aragon se montre ennemi. Cependant, une maison et une eglise sont offertes, au printemps de 1547, par un genereux bienfaiteur, Gonzalez de Villasimplex. Les he'ritiers naturels attaquant la donation devant les tribunaux, Ignace dit de tout leur abandonner (juillet 1548). Alors le prieur des dominicains s'acharne a procurer aux jesuites une maison provisoire, a leur chercher une maison definitive. Elle est trouvee; mais elle a des moines dans le voisinage qui font opposition; il faut attendre. Finalement, une autre maison est achetee (24 decembre 1554); 1'inauguration de la chapelle a lieu (17 avril 1555); le prieur des dominicains, toujours fidele, chante la messe; un religieux hieronymite preche. En sortant de la ceremonie, les fideles voient, cloue a la porte, un dit du vicaire general, Lope Marco, interdisant, sous peine d'excommunication, 1'entree de la chapelle maudite.

Un proces s'ensuit, a la fois ecclesiastique et civil. L'archeveque fulmine des excommunications nouvelles et des interdits. La Cour s'emeut et la reine Jeanne ecrit ses volontes; on les meprise. La querelle descend dans la rue; on y promene les caricatures des jesuites et on casse leurs vitres. Une procession ' organise. En tete, la Croix voilee de noir. Le clerge des deux paroisses voisines des jesuites, et les religieux augustins, voisins aussi, chantent a voix forte le psaume 108, envoyant & tous les echos ces versets mena9ants : que le diable soit a leur droite... que leurs jours soient brefs... qu'ils soient chasses de leur demeure... que personne ne leur soit en aide... que la malediction les enveloppe comme un vetement et les etreigne comme une ceinture... que dans une seule generation leur nom disparaisse... Pour nous, Seigneur, nous vous celebrerons par notre bouche, et au milieu de la multitude, nous vous louerons, parce que vous vous etes tenu a la droite des pauvres, pour les sauver de ceux qui les persecutent.

Fatigue de cette situation, le P. de Tablares remet aux jurats

de la ville les cles de la maison et se refugie chez la soeur de Francois de Borgia. La reine Jeanne continue a ordonner, a menacer (25 juillet, 5, 8, 10 aout). Devant ces instances, Ferdinand d'Aragon prend peur. L'archeveque capitule. L'edit du 17 avril est rapporte. Le 8 septembre, une nouvelle ordonnance du vicaire general, Lope Marco, habilite les jesuites a exercer leur apostolat a Saragosse, selon la teneur des bulles de Paul III. Le 9, les Peres revinrent, furent re9us solennellement aux portes de la ville, et reinstalled dans leur demeure au milieu d'un immense concours de peuple 1 .

A Salamanque, la bataille se livre dans un decor moins theatral. Ni procession, ni caricatures, ni proces, ni censures, ni lettres royales. Pour combattre les jesuites, un seul homme Burnt, Melchior Cano. Ne aux abords de ce pays de la Manche que Cervantes a rendu celebre, Cano fut sa vie durant, un paladin. Son imagination hantee lui fit voir, dans les jesuites venus a Salamanque, ni plus ni moins que les suppots de 1'Antechrist. Dans le careme de 1548, il dit son sentiment en chaire, en expliquant Pepitre de saint Paul a Timothee. II ne nomme pas les jesuites. A quoi bon? Tout le monde comprend qui il vise, en des formules vives comme la passion et arretees comme des chapitres de doctrine.

Les jesuites etaient a Salamanque depuis le 8 fevrier 1548, a la suite d'une fondation du cardinal Fra^ois de Mendoza, eveque de Coria. Leur superieur Michel de Torres, etait une gloire de 1'Universite d'Alcala. II avait trois compagnons, leur chapelle etait batie en torchis et 1'autel avait pour retable une iniage de papier. Us menaient la vie la plus evangelique. Torres essay a d'une conversation amicale avec Cano; il ne gagna rien. Une lettre du general des dominicains (10 octobre), un bref du pape (19 octobre), prirent la defense des jesuites. Du couvent meme de Saint-Etienne ou vivait Cano, une voix s'eleva, celle de Fray Juan de la P6na, dont 1'apologie detruisait de fond en comble le requisitoire de Cano. Desavoue par les siens, abandonne par le public qui se por-

i- Cron., V, 387-4095 Astrain, I, 438-469.

tait aux predications de Frar^ois Estrada, Cano n'eut plus que la ressource d'epancher dans les conversations sa bile centre les jesuites, il ne s'en fit pas faute. A Trente ou il rencontra Laynez et Salmeron, il eut avec eux un entretien violent (1551-1552). A quelques annees de la, il tenta de gagner a ses prejuges le chapitre de Segovie (1554) et plus tard, le peuple de Valladolid (fevrier-mars 1556). L'intervention de la reine Jeanne, de Fonseca president du Conseil de Castille, et de Fray Luis de Granada; les explications de Fra^ois de Borgia et de Jerome Nadal n'entamerent pas son opinion. II les portera en 1559 a Rome; et il mourra (juillet 1560), convaincu qu'il a raison centre les papes, les eveques et les princes. Bel exemple d'entetement theologique 1 .

Dans cette opposition maladive a la Compagnie de Jesus, Ferdinand d'Aragon et Melchior Cano auront un rival digne d'eux dans le fameux Siliceo. Siliceo s'appelait de son veritable nom, Jean Martinez Guijeno. C'etait un homme de basse condition, instruit, intelligent, et apre. II etait professeur a Salamanque, lorsque Inigo de Loyola fut mis en prison par le proviseur Frias. Des qu'il devint, en 1546, archeveque de Tolede, il se montra peu sympathique aux jesuites ; les lettres du P. de Villanueva, recteur d'Alcala, le constatent. Quand on lui parla de la fondation d'une maison de la Compagnie a Tolede, il fit immediatement des objections contre 1'Institut. II en avait aussi contre les Exercices spirituals, si bien qu'il rendit deux ordonnances; par la premiere, il otait tous les pouvoirs aux pretres qui auraient le malheur de faire les Exercices ; il enlevait, par la seconde, aux jesuites d'Alcala, le pouvoir de precher, de confesser, d'administrer 1'Eucharistie, et de dire la messe dans n'importe quelle eglise du diocese.

A Alcala meme, le vicaire general de Siliceo, qui re$ut communication des bulles de Paul III, n'osa promulguer les ordonnances, mais elles furent promulguees partout ailleurs. Averti par Villanueva, le nonce Poggio obtint du Conseil de

i. Cron., I, 298; HI, 337; VI, 562, 629-632; Astrain, I, 321-340.

Castille 1'enterinement des bulles, et des lettres de provision centre quiconque y ferait obstacle. Dans un entretien deferent, Villanueva tenta de fiechir Siliceo. Ce fut un torrent de colere qui s'echappa de la bouche du primat. Une seconde conversation reussit moins encore : le prelat, hors de lui, parla de bruler ses interlocuteurs. Alors Villanueva et Torres deciderent d'intimer a 1'archeveque les bulles apostoliques, par acte notarie. Les notaires de Tolede hesitaient fort. Une lettre de protection du conseil royal de Castille (29 novembre 1551), donna du courage a Francois Martinez. Le la decembre, il instrumenta, requerant la revocation des ordonnances. Siliceo ne bougea pas.

Ce qu'apprenant, le nonce Poggio entra en scene. II ecrivit d'abord, puis fit le voyage de Tolede. L' entretien fut vif. Pour rompre, Siliceo observa sechement : qu'on me laisse gouverner mon troupeau a ma guise . Et vous, riposta Poggio, laissez en paix les jesuites, qui ne sont pas votre troupeau ; sans quoi le pape vous fait prendre et emmener a Rome. A la reflexion, Siliceo ceda; il ecrivit une lettre au nonce, revoquant les ordonnances fatales. Mais, jusque dans ce recul, son amour-propre chercha une revanche. Un de ses attendus constatait que la maison des jesuites d'Alcala etait sous sa juridiction archiepiscopale et que le recteur 1'avait reconnu. L'allegation etait doublement mensongere. Poggio conseilla de ne point se montrer pointilleux; il apostilla d'ailleurs la piece par laquelle les jesuites en appelaient au pape, au cas ou Siliceo tenterait un acte de juridiction sur le college d'Alcala.

Entre temps, des lettres du cardinal Maffei, secretaire d'fitat, arrivaient en Espagne, qui encouragerent le nonce a pousser jusqu'au bout ses avantages. Le 2 avril 1552, Poggio chargea d'une enquete sur les jesuites le chanoine chantre de Saint- Just d'Alcala. L'information fournit une gerbe de temoignages elogieuxal'envi. La deroute de Siliceo etait complete. Aux yeux de tons, ses ordonnances n'etaient qu'un acte inique demeure vain 1 .

i. Crow., II, 106, 339, 427, 637-640; III, 336; Astrain, I, 348-365-

Dans cette guerre ouverte a la Compagnie de Jesus, les Exercices spirituels etaient pour Siliceo et pour Cano une des raisons de la lutte. La theologie ombrageuse de Cano decouvrait dans le Hvre d'Ignace plus d'une heresie,; dans le diocese de Tolede circulaient des rumeurs et des suspicions dont 1'archeveque s'etait montre assez preoccupe pour citer a son tribunal des pretres coupables d'avoir fait une retraite a Alcala sous la direction du P. Fra^ois de Villanueva. Villanueva, dans ce diocese ou le prelat etait hostile, etait comme une sentinelle vigilante de son Ordre. II s'empressa d'informer Fra^ois de Borgia des deportements de 1'archeveque *.

Depuis 1546, Borgia etait attentif a contrebattre les assaillants de la spiritualite ignatienne; il aurait souhaite qu'un acte du Saint-Siege protege^t les Exercices centre les malveillants 2 . Moins emu des attaques et plus circonspect en ses demarches, Ignace s'etait contente de demander, et il avait obtenu de Paul III, une indulgence pleniere pour tous les retraitants confesses et communies 3 . Borgia voulait davantage; et il chargea son agent a Rome, Diego Sanchez (22 decembre 1547), de solliciter 1'examen des Exercices par le maitre du Sacre Palais 4 . L'affaire en etait la, quand parvinrent a Borgia les lettres de Villanueva. Peut-etre provoquerent-elles de nouvelles instances.

En tout cas, le jugement du Saint-Siege ne tarda guere. Paul III avait confie a Gilles Foscarari, a Alvarez de Toledo et a Philippe Archinto le soin de lire les Exercices et d'en donner leur avis. Sur le jugement favorable du Maitre du Sacre Palais et du cardinal de Burgos, Philippe Archinto, vicaire du pape, donna le permis d'imprimer; et Paul III signa (31 juillet 1548) le brefPastoralis officii, par lequel les Exercices spirituels etaient approuves en toutes leurs parties (omnia et singula in eis contenta 5 ).

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