CHAPITRE XXI LA VIE INTERIEURE
Parmi les saints, 1'admiration du commun va a ceux que distingue 1'eclat des actions publiques : grands thaumaturges, grands missionnaires, grands createurs d'ceuvres de misericorde. Et meme en ceux-la, qui la frappent et 1'attirent, la foule ignore le mystere de leur vie intime. Que sait-on, en general, de la vie intime de saint Vincent de Paul, de saint Franois Xavier, de saint Antoine de Padoue ? La, pourtant, dans le coeur des saints, est le secret de tous les prodiges de leur existence. Dans ce centre, invisible aux regards humains, sont cachees les causes profondes d'ou ont jailli toutes les magnificences de leur histoire.
Des sa conversion, Ignace de Loyola fut un homme de priere. La messe quotidienne, la recitation des Heures de Notre- Dame et du rosaire, la visite des sanctuaires les plus veneres de Manrese, les longues oraisons solitaires dans la chapelle de Villadordis et dans la grotte qui depuis a pris son nom, furent sa pratique familiere et comme un besoin de son coeur. A travers les vicissitudes d'Alcala, de Barcelone, de Jerusalem, de Salamanque, de Paris, d'Azpeitia et de Venise, il ne modifia ce programme que pour 1'enrichir. A mesure que s'ecoulaient les jours et qu'il marchait vers sa destinee veritable, Jesus- Christ lui devint de plus en plus necessaire et present. Pretre et fondateur d'Ordre, son esprit d'oraison s'epura et s'aviva, au point qu'il disait lui-meme a Laynez : Manrese n'a ete qu'un commencement 1 .
Si nous avions son journal spirituel, nous pourrions entre-
i. Scr. de S. Ign., I, 353.
voir quelque chose des ascensions de son a"me. Mais il ne reste que des debris de ce temoignage, qui seul nous cut permis de penetrer en lui. Les compagnons de sa vie ont eu la curiosite de savoir. Us n'ont reussi qu'a surprendre peu de chose. Le saint, selon le conseil de 1'fivangile, s'enfermait dans sa ohambre, pour prier dans le secret. Les murs de cette cellule, qui existe encore, ont garde ce secret. Parfois, il niontait sur la terrasse de la maison, se decouvrait, fixait le ciel un instant, tombait a genoux et baisait le sol; puis il s'asseyait sur un bane de bois qui se trouvait la, et la tete nue, il pleurait de douces larmes, qui tombaient silencieusement sur ses joues, sans un soupir, ni un mouvement; tandis que dans son me etait entree la suave paix de ce ciel vers lequel ses yeux etaient leves.
Lorsqu'il celebrait la sainte Messe, la ferveur de sa devotion, la concentration de son recueillement, les faveurs divines le laissaient comme aneanti, en descendant de 1'autel. Pour la Noel de 1550, il tomba malade a mourir, du seul fait d'avoir dit, sans interruption, la messe de minuit et celle de 1'aurore. Dans les dernieres annees de sa vie, il arriva souvent que les medecins lui interdirent les saints mysteres, parce que ses forces corporelles ne suffisaient plus a porter le poids des consolations dont le Seigneur inondait son Sme 1 .
Les memes phenomenes se produisaient dans la recitation du breviaire. Tandis que ses levres recitaient les psaumes, ses yeux se baignaient de larmes de pure joie. Elles etaient si abondantes, qu'il lui fallait multiplier les pauses, indefiniment, entre les versets et les mots. A ce train, Foffice divin lui prenait beaucoup de temps; et sa vue s'affaiblit au point que ses compagnons demanderent pour lui au.pape dispense du breviaire 2 . Toutes les prieres vocales etaient dites par lui avec un recueillement, une attention, une ferveur inexprimables. On ne pouvait 1' entendre benir la table ou dire les graces, sans etre penetre par son accent. Souvent 1'ardeur de son aniel