‹ Saint Ignace de Loyola [microform]Chapitre 307 sur 396 · Ibid., I · texte numérisé non relu

Ibid., I

2. Constit. (Ed. La Torre), 349 363. Ce texte est publiS plus completement dans 1'ed. crit. des Constit. CXV-CXX, 86-158.

la Sainte Trinite, parfois celle du Nom de Jesus ou du Saint- Esprit. Ces messes votives sont les plus frequentes. Des le premier moment, il est incline davantage a la pauvrete la plus absolue, il ressent cette inclination a la messe, et elle persiste dans la journee. Elle persiste sans variation jusqu'a la fin; et les raisons qu'il a de pre*ferer, pour les maisons professes, le manque de revenus stables, se pre"sentent a son esprit avec clarte, force et fixite. Malgre quoi il continue a les ruminer, devant Dieu, au milieu des larmes et des douceurs qu'il ressent dans 1'oraison et a 1'autel. II prie les saints et les anges de le recommander a Notre- Dame et celle-ci d'interceder aupres de Jesus son fils; et celui-ci d'interpeller son Pere afin d'arriver a connaitre la volonte divine. II voit que la Mere et le Fils lui sont propices, il sent comme un acces favorable aupres du Pere eternel. II les supplie de 1'eclairer. Et il recommence son election, selon la methode des Exercices, mettant son me en equilibre, amenant Tune apres 1'autre les raisons pour la pauvrete rigoureuse, mesurant la pente de sa volonte" pour ce parti, offrant sa resolution par les mains de ses mediateurs au Pere qui est dans les cieux. Penetre d'un amour ardent qui lui arrache de douces larmes, tandis qu'il relit sa resolution ecrite, il eprouve une joie calme, un contentement profond, tellement qu'il lui parait superflu de prolonger son examen.

II le prolonge tout de meme. Et des phenomenes identiques se produisent en lui. II raisonne, il prie, il pleure, il sent dans son ame une devotion suave et une paix indicible; plus il renouvelle les conclusions de sa premiere election et plus il s'y sent confirme. II invoque le Saint-Esprit ; il le voit sous la forme d'une flamme vive. Les souvenirs des Evangiles et des Actes de saint Luc se dressent dans sa memoire. II entend le Christ envoyant ses apotres, sans une drachme dans leur premiere mission de Galilee. II contemple la grande scene de la Pentecote : les apotres hors du Cenacle, prechant les Juifs, se partageant le monde, riches du seul Esprit divin qui les remplit. II tombe a genoux, eclate en sanglots, offre au

Pere la pauvrete absolue qu'il a decidee, et se releve epuise par 1'abondance des larmes et le poids des consolations divines. Durant la messe qui suit, la pensee, 1'image du Saint-Esprit lui reviennent et 1'absorbent. Au milieu des larmes, qui continuent de couler de ses yeux, il a une forte impression que son election est definitive, ratifiee d'en haut et il determine de dire le lendemain la messe de la Sainte Trinite en action de graces.

Puis, une objection lui vient : si la pauvrete est absolue, comment s'entretiendront les eglises des maisons professes? Pour sortir de cette obscurite, il a recours a ses mediateurs familiers ; ceux-ci se derobent ; mais le Pere celeste se decouvre, comme tout proche et 1'attire; avec la devotion et les larmes accoutumees, il voit clairement que 1'objection sur la difficulte d'entretenir les eglises n'est qu'un jeu de 1'ennemi et il offre a Dieu la resolution ferme de n'avoir aucune rente stable, meme pour le culte.

Cependant, il revoit les papiers oti sont alignees ses raisons; cette lecture lui donne I'impression qu'il n'y a pas lieu a deliberer davantage; il a la pensee de passer les deux jours suivants en actions de graces, tout en renouvelant au Seigneur I'offrande de sa decision. Bientot il se demande s'il ne ferait pas mieux d'examiner encore. Et comme cette pensee lui enleve toute sa devotion, il se tient en garde, reflechit, prie, et conclut de^nouveau aux deux jours d' actions de graces dont il avait eufd'abord le dessein. La consolation revient. Parmi des soupirs, des larmes, des suavites ineffables, il renouvelle au Pere celeste, en presenc.e des anges, des saints et de Notre-Dame, son offrande d'une pauvrete absolue.

La premiere des journees de remerciement le confirme dans le sentiment de la veille. Le lendemain, il eprouve des doutes; des le reveil, une pensee de defiance traverse son esprit; estil bien sur de trouver aupres de la Sainte Trinite la grace qu'il souhaite? Dans 1'oraison qui suit le lever, a la sacristie, tandis qu'il se revet des vetements sacres, la chaleur lui monte au cceur et un besoin d'interpeller les personnes Divines, qu'il interpelle en effet, disant sans se lasser, et avec un sentiment

profond et de douces larmes : Pere eternel, Fils eternel, Esprit Eternel, confirmez-moi dans mes resolutions. Durant la messe, alternance de devotion et de secheresse; a la suite, doute s'il fait bien de ne pas renouveler purement et simplement 1'ofTrande deja faite. La journee se passe sous cette double impression contradictoire ; encore que le desir de tenir pour definitive 1' election faite soit plus forte que la crainte legere de se tromper en cela. Le lendemain, la pensee des trois personnes divines 1'envahit des le reveil, et le remplit de lumiere, de suavite^ et de paix; sa poitrine se serre, tellement est vif 1'amour qu'il ressent pour Dieu. II dit la messe de la Sainte Trinit^. Sur les abimes de ce mystere, Dieu 1'eclaire d'une maniere bien superieure a ce qu'aurait fait une etude theologique prolongee sa vie durant. II repete son oraison jaculatoire : Pere eternel, confirmez-moi dans ma decision. Et le Pere continue a lui communiquer ineffablement le secret de la vie divine; et cette lumiere elle-meme, en meme temps qu'elle inonde son ame de consolation, rarfermit sa volonte dans la resolution prise. Tout le jour, jusque dans la rue, 1'image de la Trinite le hante.

Du 196 au 46 jour, cette image ne le quittera plus. Et la clarte" augmentera, amenant avec elle la devotion et les larmes et une fermete plus grande dans le projet d'une pauvrete absolue. Durant la messe, le 34 jour, une vision s'ofFre a son esprit d'une sphere comme le soleil, qui lui represente 1'essence divine; et ses yeux contemplent la merveille de la vie que partagent sans division les trois personnes du Pere, du Fils et de 1'Esprit.

Cependant, au milieu de ces illustrations et suavites ineffables, le 35 e jour, il se demande s'il doit continuer a implorer le secours d'en haut pour prendre parti. Et il decide de dire la messe de la Sainte Trinite, le lendemain, pour savoir a quoi se resoudre. Le 40* jour, secheresse; les mediateurs sont loin, la Trinite sainte plus loin encore ; ni douceur, ni lumieres, n i visions. A la place, un chaos de pensees diverses, contraires, n tumulte. II lui semble que, dans cet examen, il est trop

exigeant a demander de nouveaux signes de la volonte divine. Celle-ci est claire. Les raisons pour la pauvrete rigoureuse sorit evidentes. II fait Election. II conclut qu'il faut conclure. Et il conclura en effet, si les gouts spirituels qu'il attend de Dieu le confirment dans la volonte qu'il a d'en finir, sans deliberer davantage. Peu a peu les tenebres se dissipent, les larmes viennent en abondance; il n'a plus aucun desir de celebrer des messes afin de connaitre la volonte de Dieu. Un instant il pense a en celebrer trois en actions de graces. II repousse cette pensee comme suggeree par 1'ennemi. Et sur ce, la devotion augmente, et la joie et la paix. Ces consolations spirituelles durent une heure. Puis tout cesse. Et alors il est repris par le doute. Quand mettra-t-il fin a ses recherches ? Ce soir, cette nuit, demain ? II ne sait. A la reflexion, il lui parait que tous ces delais sont deraisonnables. II se met en presence de Dieu et de toute la Cour celeste; et il decide de s'en tenir aux lumieres qu'il a. Les larmes et les suavites reviennent. Sur le soir, tandis qu'il est a table, le tentateur lui suggere d' examiner encore. II repond a la suggestion par une protestation categorique que tout est fini. Et alors une lutniere celeste eclaire toute cette histoire des quarante jours passes. II voit, dans Pevidence, que les mouvements d'inquietude venaient de 1'ennemi et les consolations de Dieu. Et la resolution s'affirme de la pauvrete absolue. II se leve de table. En disant les graces, il a de nouveau une vision de la Trinite Sainte, avec des douceurs, de la devotion et des larmes.

Dans cet exemple, nous entrevoyons la vie ordinaire de ce mystique. Certes, sa vie est ordonnee a 1'action et a une action singulierement puissante. Mais, jusque dans la priere qui doit eclairer et soutenir cette action, il contemple et goute Dieu. II attend les faveurs divines; il les appelle, il les discerne avec certitude; et elles lui servent a titrer, pour ainsi parler, les pensees de 1'humaine raison. A son regard, les mouvements les plus tenus de son ^me apparaissent. Et tout en les observant, quel scrupule il a d'etre sous la main de Dieu tout entier, et de rien resoudre qu'a sa lumiere. Et Dieu s'incline avec

bienveillance, repond, a son heure, aux desirs de son servir teur, illumine, rejouit et remplit son sime. La terre s'eloigne, le ciel est ouvert, la Trinite se revile. Dans cette haute et amoureuse contemplation, Ignace de Loyola decouvre, en meme temps, les preferences du vouloir divin dans les cas de conscience a resoudre, et les pures delices reservees aux orants les plus eminents.

Que sera sa priere, lorsque, le regard fixe sur la beaute et 1'excellence infinies de son Dieu, il lui offre la louange et le cantique de 1'amour pur ?

Notre-Seigneur, dans 1'fivangile, a compare a la seve la vie divine qui est en nous par la grace. II est le cep, nous sommes les branches. La richesse et la fecondite des branches dependent de la richesse et de la fecondite de la seve, qui, du cep,, coule en elles. Dans Tame d'Ignace, le jour de sa conversion, il avait plu a Dieu de verser une seve debordante. De 1522 a 1556, ce don premier s'enrichit journellement d'apports nouveaux. Difficilement, nous pouvons imaginer la magnificence de cette vie grandissante, qui rejouissait les anges et le Dieu des anges. La priere du saint, effet de cette vie, devenait, par sa continuite et son ardeur, une cause singulierement puissante d'une vie plus excellente encore. La vertu du saint, comme sa priere,. derivait de la grace sanctifiante qui etait en lui et en multipliait la fecondite merveilleuse.

Cette histoire nous a rappele par quelle rude ascese Ignace fit ses debuts dans la vie interieure. La le?on que les Exercices spirituels formulent, des la premiere ligne, ne fut jamais perdue pour lui. Jusqu'a sa mort, il fut un homme dont les passions vaincues etaient incapables de le jeter hors du chemin de la perfection.

Le jour ou la Vierge lui apparut dans sa chambre de malade a Loyola, elle effaca en lui, comme avec sa main benie, toutes les images et pensees impures 1 . Ce fut pour jamais. L'orgueil

de Camara, n. 10.

de sa race ou des dons de Dieu, il les perdit a Manrese, a tel point que les tentations de vaine gloire lui furent desormais aussi inconnues que les tentations de luxure. Plus d'envie, plus de colere. II etait insensible a la saveur des aliments. Des dures privations de sa vie penitente, il garda toute sa vie une maladie d'estomac qui lui rendait la nourriture desagreable. Si jamais, dans sa jeunesse de page ou de soldat, il avait eu des heures de desoeuvrement, du jour ou il se donna a Dieu, il embrassa une vie de travail qui ne cessera plus.

La nature perverse est mortifiee au point d'etre quasi morte. Sous la cravache et les renes, elle obeit comme un cheval qui sent la main du cavalier. Au dire de saint Thomas, la vertu hero'ique des saints consiste en ce que leur Sine n'est plus gouvernee que par le Saint-Esprit. Ignace de Loyola en est la, des Manrese. Les poussees des passions sont rares et toujours vaines. Les souvenirs, les pensees, les images, les sentiments, les actes de ce converti se declanchent, au seul souffle d'en haut. Dieu est le maitre total et unique.

II y a, dans Ignace, comme des passions surnaturelles, diametralement contraires aux passions de la nature. II a soif de purete, d'humiliations, de patience, de douceur, de penitence et de labeur. Pourra-t-il jamais se fatiguer, souffrir, etre confondu, comme il le desire ? Tel est 1'homme nouveau qui s'est cree dans les mines du vieil homme. Les prisons d'Alcala et de Salamanque, les persecutions de Paris et de Rome ne Font ni rebute, ni afflige. Au contraire, il a surabonde de joie, au milieu de ces tribulations. II veut que les religieux qui acceptent les Constitutions, il veut que les retraitants qui acceptent ses Exercices, prennent plaisir a se revetir des livrees de derision dont le Sauveur s'est revetu pour notre amour. II est, lui, cet homme qu'il demande aux autres de vouloir etre. II a la passion des opprobres et il en savoure la beatitude. Signe non equivoque de la presence en lui du Saint-Esprit qui le gouverne et le domine.

Nous raconterons dans le prochain chapitre ce qu'il eut a souffrir de calomnies et d'injures pour ses entreprises de zele

a Rome. Ceux qui cherchaient a lui nuire etaient regardes par lui comme de precieux bienfaiteurs. II goutait, dans les proce'de's iniques dont on usait a son egard, la beatitude promise par le Christ a ceux qui savent souffrir pour son amour les persecutions des hommes. Les conclusions de la meditation du Regne, au livre des Exercices, etaient ecrites toutes vivantes dans son ame 1 .

Au debut de sa vie spirituelle, il mena la plus rude vie de penitence. Sa sante en fut ebranlee pour le reste de ses jours. Au temps de ses etudes, le souci de porter sans flechir le fardeau du travail intellectuel 1'invita a quelque moderation. Plus tard, les morsures de la maladie et les atteintes d'une vieillesse precoce lui tinrent lieu des jeunes, des cilices, des fla- , gellations sanglantes de Manrese. La chair etait dominee. Le corps n'etait rien. Ni le sommeil, ni la nourriture n'etaient pour lui objet d'une tentation. II dormait mal, il mangeait peu, et n'importe quoi; son esprit, dans les insomnies comme a table, s'en allait par les chemins du Paradis, a contempler la Vierge ou la Trinite Sainte 2 .

Sa chambre, sa chapelle, son bureau, etaient d'un pauvre, comme on peut s'en rendre compte aujourd'hui encore, en visitant les Stanze de la rnaison du Gesii, a Rome. Si les meubles a son usage avaient ete conserves, on aurait la meme impression. Du jour ou il rompit avec sa vie mondaine, cet homme n'a jamais su s'entourer de quelque commodite. Le seul mot de confortable lui eut fait horreur.

Dans ses maladies, il e"tait docile aux medecins, par raison et par obeissance surnaturelle. Ni ses douleurs d'estomac, ni cet epuisement qui 1'obligera en 1554 a se decharger sur autrui de presque tout le gouvernement de la Compagnie, n e lui arracherent une plainte ou un regret. Au mal comme au remede, il faisait le meme visage, celui qu'il faisait a Dieu,

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