‹ Saint Ignace de Loyola [microform]Chapitre 309 sur 396 · Ep. et instr., I · texte numérisé non relu

Ep. et instr., I

toute la Compagnie, le jour que vous fites profession, je demandai et suppliai avec instance qu'en toutes choses ou Ton me verrait manquer, faisant d'abord oraison a Dieu Notre-Seigneur et prenant consultation de sa divine Majeste, on cut la bonte de me repre'senter mes manquements, afin que je puisse m'aider moi-meme et m'amender dans le Seigneur.

Et comme Bobadilla ajoutait : un general ne devrait pas s'amuser a corriger les lettres qu'il re9oit des siens; des etrangers qui le sauraient pourraient croire qu'Ignace ne sait a quoi employer son temps, puisqu'il le passe a telles minuties, Ignace repond :

Beaucoup de nos amis, sachant que nous avons re9u des lettres de quelqu'un de la Compagnie, desirent les voir et y prennent plaisir. Si nous refusons de les communiquer a ceux qui les demandent, nous les fachons; si nous montrons des correspondances oil les nouvelles sont entassees en desordre, ils sont mortifies. Je ne desire done pas tant corriger la redaction de vos lettres que procurer votre perfection entiere; si toutefois elle consiste partiellement, comme il est veritable, a vous humilier et soumettre en choses bonnes, indifferentes et non peccamineuses, devant celui entre les mains de qui vous avez fait vceu d'obeissance. J'ai cru, jusqu'a present, qu'a employer une partie de mon temps a ordonner les lettres re9ues, je travaillais a une gloire de Dieu plus grande. Puisque vous pensez le contraire, je pourrai me conformer desormais a ce qui vous paraitra meilleur dans le Seigneur; car je ne pense pas gagner moins devant la divine Majeste, en vous ecoutant, qu'en ecoutant n'importe qui de tous les autres.

Allant jusqu'au bout de sa libre franchise, Bobadilla avait observe, sans management : Vous croyez edifier tout le monde, avec toutes ces copies de lettres. Pour moi, je les montre peu et les lis peu, n'ayant pas le temps. Ignace

Si vous ne daignez pas lire mes lettres, et si le temps

vous manque pour le faire, moi, par la grace de Dieu Notre- Seigneur, j'ai des Joisirs et des desirs en abondance, pour lire et relire toutes vos lettres. Et pour que vous puissiez lire les miennes, tout ce qui vous paraitra superflu et bon a rayer, m'accommodant, comme je le pourrai dans le Seigneur, a votre avis, je m'efforcerai de 1'abreger; et je ferai a de meme pour les autres a qui j'ecris, si, croyant que ces lettres sont penibles par leur longueur, vous voulez bien m'en aviser. Loin de moi la pensee de depenser tant de travail et de temps pour deplaire a quelqu'un, sans profiter a personne. Ce serait grande erreur. C'est pourquoi je vous supplie, par 1'amour et la reverence dus a Dieu Notre-Seigneur, de m'indiquer la maniere la meilleure dont je dois vous ecrire, par moi-meme ou mon secretaire, afin que n'errant plus, je puisse vous plaire en tout; et en attendant, afin de mieux aboutir, j'attendrai vos lettres, ou je ferai ecrire a un autre, selon que je comprendrai ou est votre plus grand contentement.

Et aussi, puisque vous savez que je le desire tant, je vous prie de m'ecrire du mieux que vous pourrez, comme sou-vent je vous ai deja prie et supplie; et je vous en supplie de nouveau, maintenant, dans le Seigneur. Si je ne puis obtenir ce que je souhaite avec tant d'ardeur, c'est parce que je m'en trouve tout a fait indigne.

Si la Gompagnie entiere, ou la moitie seulement de ses membres, s'en accommodent, je vous donne ma voix, je vous offre tres volontiers, et avec tres grand plaisir de mon ame, la charge que j'ai. Et non seulement, je vous choisis, mais si un autre chef vous parait desirable, je m' offre de meme a elire celui que vous nommerez, ou que les autres nommeront. Si cela arrive, ce sera assurernent pour le plus grand service, louange et gloire de Dieu Notre-Seigneur, et pour le plus grand profit spirituel de mon ame devant la divine Majeste. Car il est tres vrai qu'absolument parlant, je desire etre debarrasse de ma charge, pour demeurer dans le rang. Abandonnant en tout mon petit jugement, je tiens,

et j'espere que je tiendrai toujours, pour meilleur ce que vous ou la Compagnie aurez determine.

Nous ignorons ce que Bodadilla put repondre a cette lettre ; mais il avait, certes, de quoi se confondre devant Pincroyable humilite de son chef.

A trois reprises, il a offert de se demettre de sa charge. E/es sentiments qui Py portaient etaient profonds et constants dans son me. Pas un jour, Pexercice du commandement, la benediction que Dieu repandait sur son ceuvre, ne mirent en son cceur une pensee de complaisance. Le mot de Pfivangile montait instinctivement a ses levres : Nous sommes des serviteurs inutiles. Lorsque parvenaient a Rome les lettres racontant le succes des expeditions apostoliques de ses enfants,, le visage d'Ignace se couvrait de honte. Comme s'il eut a rougir de faire si peu lui-meme, alors que les siens faisaient des prodiges pour la conversion des ames; ou comme si, dans le sentiment qu'il avait de sa misere, il fut surpris que POrdre fonde par lui put servir a un si magnifique apostolat.

II disait un jour a Pierre de Ribadeneyra x : Je ne suis qu'un fumier, je dois demander a Notre-Seigneur qu'a ma mort on jette mon corps aux ordures, pour qu'il soit devore par les oiseaux et les chiens... N'est-ce pas la ce que je dois desirer pour le ch aliment de mes peches ?

On devine comme il put accueillir la question que lui posa un jour Laynez : Est-il vrai que vous avez un archange pour gardien? Ignace resta muet; son visage s'empourpra, comme celui d'une chaste jeune fille (la comparaison est de Laynez) qui verrait soudain sa porte forcee par un etranger entreprenant. II arriva souvent que ses enfants, dans leur curiosite tres vive, lui firent des demandes semblables, en des points qui etaient a son honneur. Dans ces occasions, la reponse de rhomme de Dieu etait toujours la meme : le silence et la confusion.

Neanmoins, il a parfois parle des faveurs que le ciel lui

i. Scripta, I, 379.

prodiguait. Le desir de guerir une &me malade, le souci de donner un conseil autorise, le besoin d'inspirer la confiance a ceux qui 1'entouraient, 1'ont amene, Dieu le permettant ainsi, a lever un peu le voile des merveilles de son me. Qui ne 1'aurait point connu, observe Polanco, 1'aurait pris alors pour un vaniteux plein de lui-meme 1 . Mais ces confidences etaient rares et breves. Le plus souvent, il gardait le silence sur sa vie intime; et depuis la fondation de la Compagnie en 1540 jusqu'a sa mort, il semble meme que ce silence fut plus obstine et plus absolu. La seule exception notable que nous connaissions est une sorte d' autobiographic, ecrite sous sa dictee, pour ainsi dire, par le P. Louis Gonzales de Camara z . II fallut de longues instances pour arracher une promesse; d'aussi longue's pour obtenir les confidences promises. La decision du saint homme fut prise a la lumiere de Dieu.

Et c'est justement pourquoi ce langage d'un saint se racontant lui-meme n'a de la vanite que les apparences. Illumine par les clartes d'en haut, Ignace voit sa vie telle que Dieu la voit, c'est-a-dire comme un admirable ouvrage de la bonte et de la puissance du Seigneur. Dans la contemplation qui termine le livre des Exercices, il invite le retraitant a considerer ce labeur de Dieu dans la creation entiere et particulierement dans les ames des justes. Ce tissu merveilleux des operations de la grace, en lui, etait etale devant ses yeux. Dans la trame journaliere de ses pensees, de ses sentiments et de ses actes, il voyait les fils d'or de la grace, affluer, se croiser, revenir et se croiser encore, avec les fils grossiers qui sortaient de sa nature; et 1'etoffe de sa vie pfendre toute sa splendeur et sa richesse du travail de 1'ouvrier divin present et operant en lui. De son fond, il etait ulcere et apostheme , Ulcus et apostema.) comme il a ecrit dans les Exercices, a la meditation des peches personnels. Mais il n'avait pas besoin du souvenir de ses egarements, pour se tenir dans 1'abjection. La vue continuelle de la bonte divine travaillant en son ame

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