CHAPITRE XXII LA VIE APOSTOLIQUE
Du jour de sa conversion au chateau de Loyola, en 1521, Ignace a commence a faire du bien autour de lui. Lui-meme le note, sa eonduite denon9a aux siens le profond changement survenu en son ame 1 . Mais il semble qu'il se soit borne a cet apostolat de 1'exemple. Malgre les fortes convictions que la lecture de Ludolphe et de la vie des saints lui avait donnees, il n'y a pas. trace qu'il ait preche a ses parents, meme au moment des adieux, la vanite des joies du monde, la saintete du Decalogue et la grandeur du service de Dieu.
Sur le chemin de Montserrat, il defend la foi catholique, Thonneur de Notre-Dame; il a plus envie de pourfendre un mecreant que de le convertir.
A Manrese, 1'horizon change. Apres une periode ou il n'est qu'un penitent et un orant, Ignace de Loyola devient un apotre, il catechise, il exhorte, il dirige. Les Ie9ons essentielles de la morale chretienne sont constamment sur ses levres et son admirable vie donne a sa parole I'efficacite qu'ont toujours les conseils des saints.
II aura beau desormais changer de pays, le pli est pris; partout il entrainera au service de Dieu ceux qu'il rencontre! Le but de son voyage a Jerusalem n'est pas tant de satisfairej sa devotion en voyant de ses yeux les lieux sanctifies par la presence du Sauveur, que de precher 1'fivangile la ou Jesus 1'a preche. Force de retourner en Europe, loin de renoncer a ses projets d'apostolat, il s'y enfonce et s'y attache, en de tous les obstacles. II ne salt rien; il apprendra. Ce
i. Gonzalfes de Cainara, n. 10.
salt de Dieu, il le dira a tout venant; aux pauvres, aux etudiants, aux religieuses, a ses hotes, aux dames charitables qui 1'aident de leurs aumones. Ainsi commence-t-il a Barcelone.
L'Universite d'Alcala fournit a son zele de multiples occasions avidement saisies. La chambrette qu'il occupe, au rezde-chaussee de I'hdpital de Antezana, devient une ecole d'ascetisme; de meme la prison ou on le jette sur d'injustes soup- 9ons. Les cachots de Salamanque n'enchainent pas davantage sa parole. On lui reproche de n'avoir pas un curriculum scolaire. II convient du fait, mais conteste que ce fait cree le droit de lui imposer silence. Sans etre un docteur, il connait Dieu; pourquoi n'en parlerait-il pas ? II sait aussi ce qu'est la juridiction ecclesiastique et ses Hmites. Par amour des opprobres, il peut consentir a subir une sentence injustifiee. Par amour de la verite et des ames, il cherche, hors du territoire ou on le condamne a se taire, la possibilite d'enseigner aux chretiens oublieux le chemin du ciel. Son raisonnement est aussi simple qu'irrefutable : Si j'ai mal parle, montrez ou est le mal; si je dis bien, pourquoi me frappez-vous ? Ainsi objectait Jesus devant les tribunaux de Jerusalem. Dans 1'esprit du Maitre et du disciple, ce n'est ni 1'orgueil, ni 1'entetement, ni 1'illusion qui font resistance; mais 1'unique souci de rendre temoignage a la verite, de remplir une mission apostolique qui est un ordre du Pere et un besoin du coeur.
Paris enfin enleve la difficulte que faisaient les juges de Salamanque et d'Alcala. Ignace de Loyola est immatricule sur les registres de 1'Universite; pendant sept annees consecutives, il suit des classes, passe des examens; il est maitre es arts; il aurait etc gradue en theologie, sans la maladie qui 1'arracha a ses 6tudes, en 1535. Sans attendre toutes ces patentes des ecoles, 1'Esprit de Dieu qui le remplit le pousse a annoncer le royaume de Dieu. En 1'ecoutant, des gens plus savants que lui apprennent de lui le Quid prodest de 1'fivangile.
Ses compatriotes d'Azpeitia apprendront aussi, de sa bouche et de ses exemples, cette Ie9on grave, que les beneficiers de 1'eglise Saint-S6bastien ne savent guere leur donner. Dans ce
coin obscur clcs Pyrenees guipuzcoanes, comme parmi les splendeurs de Venise, Ignace renouvelle les miracles de la primitive figlise. Get etudiant de 45 ans n'est pas dans les Ordres; il a tourne a peine quelques feuillets de la Somme de saint Thomas; mais il a perce de part en part le mystere du Verbe incarne pour la redemption des &mes. II convertit ceux qu'il preche. Dans son langage barbare et qui sent 1'etranger, la vertu de Dieu passe, eclairant les fois obscurcies et subjuguant les consciences rebelles. Le Seigneur 1'a choisi pour porter son nom sacre aupres des rois et des peuples. Lui, 1'ignore encore. Mais il pense, a la lumiere d'en haut, que dans cette eglise du xvi e siecle ou trop de pretres meconnaissent et profanent leur ministere, il a le devoir imperieux de recommencer la vie evangelique des premiers apotres. C'est le spectacle emouvant de cette vie qu'il off re aux regards etonnes des paysans d'Azpeitia et des marchands de Venise. Et ceux-ci, frappant leur poitrine, disent que Jesus est vraiment le Fils de Dieu, le Roi eternel a qui ils doivent fidelite.
Tel est 1'homme qui arrive a Rome, en 1537. En son coeur noble, grand et fort, le zele apostolique est allume comme un incendie. II se trouve au point que Dieu a predestine a son activite. Dix-huit ans de vie seulement lui demeurent, et les forces de son corps sont precaires. L'ardeur qui le consume depuis 1522, loin de se ralentir avec 1'ftge, va s'enflammant chaque jour. Et les entreprises 'de toute sorte jaillissent de cette charite vraiment divine.
Lorsque les envoyes de Jean-Baptiste vinrent demander a Jesus si le temps des promesses etait revolu, Jesus donna les signes revelateurs de la presence du Messie, a savoir la guerison miraculeuse des malades et 1' evangelisation des pauvres. Dans la mission qu'il leur confia de son vivant, en Galilee, les apotres choisis par Jesus marquerent leur passage par les memes traits de compassion et de puissance. Apres la Pente-
cote, les Douze etalerent a Jerusalem les memes titres divins de leur commission. Ignace de Loyola avait trop medite 1'livangile, pour ignorer ou trahir des traditions aussi sacrees.
II preche, avec tous ses compagnons, dans cette Rome de 1538 qui ne connait guere de predicateurs pareils, jaloux de remuer les Smes et non de fleurir leurs discours. La grande disette qui ne tarde pas k se" vir fournit bientot, a ees hommes apostoliques, une occasion solennelle de montrer qu'ils ont herite du Christ la charite qui lui faisait dire : Misereor super turbas,
La recolte de 1'annee avait ete plus que mediocre; les provisions de froment, en depit de la prevoyance du legat Jean-Vincent Carafa et du gouverneur de Rome, Conversini, ne put se faire a temps; 1'hiver fut particulierement rigoureux et long l . De toute la campagne romaine les paysans affames se jeterent sur la ville. Par centaines, ils encombraient les rues et les places, mourant d'inanition et de froid 2 . Les Iniguistes se donnerent tout entiers au sauvetage de ces malheureux. Ils habitaient alors la maison Frangipani, pres de la Torre de Melangolo 3 . Ignace ouvrit sa porte, et sa maison devint un Hotel-Dieu improvise. Dans la matinee, ses compagnons couraient la ville, demandant 1'aumone; ils revenaient charges de pain et de bois, de paille, qu'ils transportaient allegrement sur leurs epaules. Grce aux aliments recueillis, les pauvres prenaient leurs repas. Puis on les assemblait dans une grande salle, pour leur expliquer les commandements de Dieu, leur enseigner les prieres usuelles du chretien, les exhorter k une vie digne de leur bapteme. Les plus malades etaient hospitalises dans la maison 4 .
Une si magnanime generosite, temoignee par des etrangers qui n'avaient pas le sou, fit rougir quelques cardinaux et prelats. De leur abondance, ils s'empresserent de fournir aux Ini-