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CHAPITRE XXIII 1 1 'ESPRIT CATHOLIQUE

II y a, dans le livre des Exercices, quelques courtes pages, dont il faut ici rappeler le souvenir. Ignace de Loyola les a intitulees Regies pour sentir avec 1'figlise , et elles sont 1'exacte formule de 1'esprit catholique.

La societe universelle des fideles qui croient en Jesus- Christ est une societe visible, dont le gouvernement supreme est confie a un seul. Cette verity inscrite dans les decisions dogmatiques du concile du Vatican, e"tait proclamee par Bossuet, dans ce fameux discours sur 1'unite de 1'Iiglise qui preluda a la declaration de 1682. Et Bossuet, dans ce discours, pretendait faire echo a toute la tradition chretienne et a la voix meme du Christ disant a Pierre : Je batirai sur toi mon liglise. On peut, en limitant les points de vue et les analyses, distinguer dans 1'^glise les elements d'une democratic, d'une aristocratic, d'une monarchic. Des qu'on veut envisager, dans son ensemble et dans son essence, la constitution de la societe religieuse fondee par le Christ, on est oblige* de la definir : une monarchic gouvernee par le pape, avec 1'assistance du Saint-Esprit.

II suit de la que 1'esprit essentiel a un catholique est un esprit de filiale obeissance a celui que le langage des siecles Chretiens se plait a nommer le Saint-Pere.

En fait, tous les schismes et toutes les heresies ont etc une tentative pour se derober a cette autorite supreme. Q'a etc la particularity de la reforme protestante de contester cette autorite en principe et en droit. La reforme, dira Bossuet 1 , a

i. Sixiferne avertissement aux protestants, III 6 partie.

etc batie sur ce fondement qu'on pouvait retoucher toutes les decisions de 1'Iiglise et la rappeler a 1'examen de I'lscriture, parce que 1'figlise se pouvait tromper dans sa doctrine, et n'avait aucune promesse de 1'assistance infaillible du Saint- Esprit; de sorte que ses sentiments etaient des sentiments humains, sans qu'il restat sur la terre aucune autorite 1 vivante et parlante capable de determiner le vrai sens de 1'ficriture ni de fixer les esprits sur les dogmes qui composent le Christianisme. Et le grand controversiste ajoute : Aussitot que Luther et Calvin firent paraitre cette doctrine, on leur predit qu'en renversant le fondement sur lequel reposait la foi des peuples, les anciennes decisions de 1'figlise ne tiendraient pas plus que les dernieres; puisque, si 1'autorite de 1'Iiglise etait divine, elle attirait un respect egal a tous les siecles; si elle ne T etait pas, 1'antiquite des premieres ne les mettait pas a couvert des inconv6nients ou toutes les choses humaines etaient exposees... que les esprits, une fois emus et abandonnes b eux-memes ne pourraient plus se donner de bornes, et ainsi que 1'indifference des religions serait le malheureux fruit des disputes qu'on excitait dans toute la chretiente et enfin le terme fatal ou aboutirait la reforme.

C'est pendant son sejour a Paris (1528-1535) qu'Ignace de Loyola a la premiere revelation nette du protestantisme, de ses audaces et de ses consequences. Les livres de Luther se sont introduits parmi la jeunesse des ecoles parisiennes. L'annee meme ou Ignace est contraint, par sa miserable sante, de regagner 1'Espagne, I' Institution chretienne de Calvin sort des presses (1535). L'orgueil de cette revoke choque son sens profond de la tradition. Une par une, il recueille avec respect toutes les verites et pratiques saintes, demolies par les pretendus reformateurs; il les ench&sse de veneration et les recommande aux fideles hommages de tous les chretiens : les sacrements, la sainte Messe, les heures canoniales, la priere, les jeunes, les macerations, les sciences sacrees, les ecrits des Peres de 1'Iiglise, les canons des conciles, la crainte de Dieu, le souci des bonnes ceuvres, la certitude de la liberte humaine dans le jeu de la

grdce et de la predestination divines. Les protestants rejettent tout cela comme autant d'erreurs. Nul ne saurait etre catholique, s'il ne 1'admet avec la foi des a'ieux. Accepter tout ce que rglise enseigne et present, telle est la regie souveraine et sure de la foi et de la conduite chretienne.

Certes, il y a des abus dans 1'Isglise; en les denon?ant au peuple avec grand fracas, les protestants ne font que provoquer des murmures qui ne remedient a rien. D'ailleurs, en depit de ces abus, I'figlise catholique est la seule figlise de Jesus- Christ; elle est gouvernee par le Saint-Esprit, par le meme Dieu qui nous a donne le Decalogue. La premiere disposition d'un vrai chretien consiste done en ce que, tout jugement personnel mis a part , en matiere de religion, il soit pret promptement a obeir en tout a 1'Iiglise hierarchique. Ainsi Ignace formule-t-il la premiere regie du sens catholique . C'est 1' oppose, per diametrum, du sens protestant.

Si nous rencontrons ce langage dans les Exercices spirituels, il faut nous attendre a le retrouver dans les Constitutions, plus fortement articule encore.

Des VExamen general, les candidats a la Compagnie de Jesus sont avertis qu* outre les trois voeux essentiels de religion, les profes se lient par un vceu expres au pape, en sorte qu'ils soient prets a partir, meme sans viatique, pour tous points de Punivers, et toute besogne que le souverain Pontife jugera utile au bien de la religion. Les Constitutions, en e"tablissant la formule de ce vceu, marquent qu'il oblige sous peine de peche, definissent comment il se doit executer, imposent au general de 1'Ordre, de se mettre lui et les siens, a la disposition de chaque pape nouvellement elu. Elles caracterisent aussi les dispositions parfaites de foi et d'amour, de joyeuse conformite de jugement et de volonte; d'exactitude, de promptitude et de perseverance dans 1'execution, par lesquelles cette obeissance devient un holocauste; une surete et une force dans le plan providentiel, une garantie meme de la conservation de 1'Ordre 1 .

! By. gdn., c. I, n. 5; Const-it., V e p., c. in, n. 3; VI e p., c. v; VII e p., c - i, n, 1-7, et c. in, n. 1-2; VIII e p., c. I, ri. i ; X e p., n. 9.

La place eminente du pape, dans la sainte figlise de Dieu est une des choses les plus profondement gravees dans I'Sme et dans la vie d'Ignace. Saint Pierre Ta gueri a Loyola; pelerin de Jerusalem, il a re9u a Rome la benediction du pape AdrienVI ; a Montmartre ses compagnons et lui ont decide de s'en remettre au pape de leurs personnes et de leur avenir, s'ils ne pouvaient travailler en Palestine au royaume de Dieu ; de Venise, Ignace envoie Laynez et Le Fevre demander a Paul III faculte pour le voyage de Jerusalem; enfin, il offre a la sanction de Paul III cette formule de son Institut que le pape benit en 1540. Dans ce long espace de vingt annees, a travers le circuit sinueux et deconcertant d'une existence qui semble livree au hasard des souffles contraires, nous apercevons maintenant une ligne directrice. Sur le lit de malade ou gisait le soldat blesse de Pampelune, la Providence commensait a pre"parer le futur chef des Grenadiers du pape .

Du jour ou il fonda la Compagnie de Je"sus (1540) jusqu'a sa mort (1556), Ignace de Loyola a connu quatre papes fort differents de caractere et d'allure. De tous, il fut le fidele collaborateur, pour la plus grande gloire de Dieu.

Alexandre Farnese, le futur Paul III, n'avait ete longtemps qu'un cardinal fastueux et de moeurs mediocres. Son election au souverain pontificat le trouva assagi et desireux de reformer Pliglise. Son premier soin fut d'appeler a son aide des cardinaux et des prelats zeles pour le bien; il nomma d'abord une commission chargee de rem^dier aux abus de la Curie romaine (23 aout 1535), puis une deuxieme commission en vue de preparer le concile reformateur 1 annonce dans la Bulle Ad dominici gregis du 2 juin 1536. Gaspard Contarini etait Tame de cette reunion; et ce nom seul etait une garantie des vues les plus hautes, comme des plus vifs desirs de remedier aux maux

i. Pastor (tr. fr.)i -XI, 15-17, 115-119, 124-137.

de 1'Eglise. L& consilium aureum 1 , que signerent avec Contarini les membres de la commission,, montra au pape qu'il n'avait point mal place sa confiance. La piece est franehe d'allure, nette en ses indications, decisive dans les mesures qu'elle suggere. C'est 1'honneur de Paul III de 1'avoir provoquee, accueillie, mise a 1'execution. C'est 1'honneur d'Ignace de Loyola, d'avoir etc associe, par le pape, a cette ceuvre de salut, en des conditions de particuliere intimite.

Dans leur consilium aureum, Contarini et ses collegues deploraient que les clercs appeles a la pretrise fussent generalement tres ignorants et tres corrompus; its denon9aient la decadence des ordres religieux. Paul III, d' accord avec les Ordinaires des lieux, promena pour ainsi parler, a travers les villes principales d'ltalie, les premiers jesuites, afin de montrer aux peuples de vrais pretres et des religieux fervents, dont les exemples autorisaient les lecons ; qui tiraient de 1'livangile leur predication bienfaisante; a qui les Exercices spirituels, dextrement manies, fournissaient le moyen de reformer les monasteres, de renouveler le clerge, de transformer les laics instruits.

Le consilium aureum signalait a la sollicitude pontificate 1'etat deplorable des Universites italiennes, ou les maitres de philosophic etaient trop souvent de veritables rnaitres d'impiete; 1'imprudence des direeteurs de college qui mettaient aux mains des enfants les oeuvres des humanistes suspects tels qu'firasme; 1'aveuglement des chefs d'etat dont la tolerance laissait circuler en foule des livres dangereux pour la foi et les mceurs. Ignace de Loyola offrit a Paul III un corps enseignant capable de prendre a sa charge 1'enseignement superieur des Universites et celui des humanites dans les colleges; a la priere du Pontife il s'occupa d'etablir, avec Jean III, 1'inquisition en Portugal, pour la repression de la propagande heretique et des ouvrages suspects.

Les signataires du consilium aureum disaient hardiment que

i. Pastor (tr. fr.), XI, 138-143.

les fautes des Pontifes remains, et les abus toleres a Rome meme, etaient la principale cause des maux de 1'Sglise. En des alineas cinglants, ils blamaient en particulier les.subtilites complaisantes et la venalite, grace auxquelles les officiers de la Curie faisaient de la collation, du cumul et de la translation des benefices, un maquis d'iniquite. Par les reglements etablis au concile de Trente en matiere beneficiale, on essaiera d'assainir et de purifier cette corruption administrative. Mais quid leges sine moribus? Grce a leur action multiforme, a Rome meme, Ignace et ses compagnons parvinrent a faire regner, dans les Dicasteres de la Curie, des principes et des pratiques plus conformes a la morale.

Contarini et ses amis disaient enfin au pape : vos hopitaux sont negliges, vos orphelins abandonnes, vos eglises mat tenues; les rixes et les haines s'&alent au grand jour; mais le scandale des scandales c'est le nombre, le luxe et 1'effronterie des courtisanes; nulle ville n'offre un spectacle pareil a la Ville eternelle qui devrait servir de modele a tout 1'univers. Tout le chapitre precedent de cette histoire a montre avec quelle sainte obstination et quelle efficacite" merveilleuse, Ignace aida Paul III a realiser le programme de reforme trace par ses hardis conseillers.

Les entretiens accordes par le pape au fondateur de la Compagnie de Jesus etaient frequents et pleins d'abandon. Avance en age, le pape sentait qu'il n'avait devant lui que peu d'annees pour realiser un dessein urgent et difficile, pour reparer par une vieillesse saintement active les desordres de sa jeunesse. Ardent au bien, discipline dans 1'action, humble par le fond meme de son dme, Ignace de Loyola apportait au Pontife une bonne volonte in^puisable, que Dieu couronnait toujours de succes. En voyant, les jours d'audience, approcher du fauteuil papal 1'homme de Dieu, Paul III etait siir que Tentretien ne se terminerait pas en vaines paroles; a 1'heure meme ou en temps utile, un plan bien concerte serait mis sur pied, des hommes choisis pour le realiser; apres quoi viendrait 1'heureuse nouvelle de la reussite, dans la mesure

au moins ou le comportaient les circonstances. N'en avait-il pas etc de la sorte pour les missions des Indes avec Francois Xavier; pour les legations en Irlande et en Allemagne avec Salmeron, Le Fevre, Bobadilla; pour tant de ministeres apostoliques partout entrepris; pour 1'appel de Laynez et de Salmeron au concile de Trente en qualite de theologiens pontificaux ; pour les Universites de Gandie, d'Ingolstadt, de Catane ; pour les colleges etablis en Sidle, en Italic, en Allemagne, en Flandre, en France, en Espagne, en Portugal l ?

Get empressement a entreprendre et cette habitude de gagner la bataille rendaient tres cher au Pontife le general des jesuites. II recompensait en faveurs spirituelles cette precieuse collaboration. Approbation de la formule de 1'Institut (1540); elargissement de cette formule (1543); approbation des Exercices spirituals (1548); concession des privileges accordes aux autres Ordres religieux (1549); Paul III octroya tout, sans discussion, avec la plus cordiale bonte".

Intelligent, capable de vouloirs energiques, il ne dut guere tarder a apprecier a sa valeur le secours qu'Ignace de Loyola lui apportait pour le gouvernement de 1'figlise militante. La bulle du 26 septembre 1540 en porte la preuve manifesto. Mais il ne faut point oublier que les bons offices de Gaspard Contarini aiderent fort a incliner Paul III a la bienveillance. Le cardinal venitien avait toute la confiance du pape. Non seulement il presida la commission d'ou est sorti le consilium aureum, mais il fut, a Trente, Tun des legats presidents du concile. Or, la Providence voulut qu'Ignace, des son sejour ^ e I S35 a Venise, entr^t en relation avec les Contarini. Ce fut, vraisemblablement a 1'hopital des Incurables que se fit la premiere rencontre. Pierre Contarini fit les Exercices sous la conduite d'Ignace. Quand celui-ci arriva a Rome, il fut chaudement recommande a Gaspard Contarini, lequel aussi, voulut faire les Exercices 2 . C'est la que le zele cardinal puisa cette

1. Crow., I, 118, 150, 171, 250, 382, 410. Pastor (tr. fr.), XI, 53 I '534 537-541, 544-5SI-

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