Ibid., V, 32I
Les theatins recitaient 1'office en commun. Pourquoi les jesuites ne le feraient-ils pas aussi ? Aim de prevenir un ordrc qu'il croyait possible, Ignace fit etablir a Rome, 1'usage de chanter les vepres en faux bourdon, les jours de dimanche et de fetes; et on chanta de meme 1' office des Tenebres, durant la semaine sainte de 1556.
On peut penser que la personne seule d'Ignace de Loyola defendait son ceuvre mieux que toutes les precautions. Lui mort, Paul IV manifestera immediatement ses volontes imperieuses; il rappellera durement aux Peres assembles en congregation pour 1' election du nouveau general, que les bulles accorde'es a la Compagnie de Jesus par ses predecesseurs ne lient pas son pouvoir supreme 1 .. Dans cet e"clat, jailliront les sentiments profonds qui couvaient dans 1'^me du Pontife, des avant son election; il n'en faut pas davantage pour expliquer le malaise qui a succede, en 1555, a quinze anne"es de securite confiante.
Mais, dans la mauvaise fortune comme dans la bonne, Ignace garda la meme a"me et le meme visage. Jamais, il ne se permit une critique, ni une plainte. Et s'il entendait, autour de lui, quelque mot d'amertume, il disait avec un sourire : Parlons du pape Marcel. Rien ne fut diminue de son respect ni de son empressement a servir. Ce chevalier eut rougi d'etre moins genereux a 1'egard de son souverain, parce qu'il en recevait moins de faveurs. Ses yeux et son cceur e'taient en haut, bien au-dessus de la personne de Paul IV, aussi bien que de la personne de Marcel II, de Jules III et de Paul III. A travers ces hommes vetus de blanc, sa foi vive apercevait le Christ comme en transparence. C'est devant 1'autorite souveraine du Christ qu'il flechissait le genou; a 1'amour infini de son coeur divin qu'il essayait de repondre, en se consacrant, lui et les siens, aux plus vaillants travaux de 1'apostolat,
Certes, il e"tait convaincu dans les moelles que la Compagnie, dont il ^tait le fondateur, etait 1'ceuvre du ciel. La main
i. Ibid., VI, 52-53. Pastor (tr. fr.), XIV, 202-204.
de la Providence lui apparaissait visible au cours de sa propre vie; et il lui aurait fallu fermer les yeux a 1'eVidence, pour ignorer quelle aide efficace apportaient ses enfants en Asie et en Europe au royaume de Dieu. Ce spectacle lui etait present mieux qu'a homme du monde ; son cceur s'en rejouissait fort. Mais il en rapportait a Dieu toute la gloire. II apercevait, dans une tres vive lumiere, 1'influx divin qui descendait d'en haut pour eclairer et soutenir la marche de la Compagnie conque'rante. Cette vue tres nette 1'arrachait, non seulement a toute tentation de vaine complaisance, mais aussi a tout risque de trouble et de decouragement.
Selon la belle comparaisbn qu'il a developpee dans sa lettre sur 1'obeissance, en consultant la science astronomique de son epoque, 1'action du premier mobile, dans le ciel spirituel de 1'figlise, lui apparaissait aussi indispensable que bienfaisante. C'est dans ce plan divin qu'il inse*rait 1'action de sa Compagnie. La concevoir et la regler autrement lui cut semble un attentat au souverain domaine du Maitre de toutes choses, en meme temps qu'une vaine tentative pour obtenir un rendement meilleur. Jamais sa prudence ne consista en savantes intrigues, ni sa force en orgueilleux entetement.
Au milieu des alternances que connurent les vents contraires, dans cet horizon remain ou il vivait, il demeura tel qu'il decrit les vrais spirituels, parmi le va-et-vient des consolations et des desolations. II profitait de la faveur pour mieux servir Dieu; pour mieux servir Dieu, il suppbrtait la disgrace. Les bons jours ne le trouverent jamais vaniteux, les mauvais jours jamais depite. En tout temps, il be'nissait le Seigneur et travaillait a sa gloire, avec un courage tranquille. Fixe en Celui qu'il aimait uniquement, son cceur dominait toutes les vicissitudes.
Et par cela meme il a montre, realise, en sa vie, un magnifique et tres pur ideal d'esprit catholique. Sous 1'invariable discipline d'une obeissance commande'e par la foi et vivifie'e 1'amour, il a servi 1'^glise comme les papes 1'ont voulu.
552 LE SERVITEUR DE DtEU
Et il est advenu, par voie de consequence^ que ses services ont atteint, eomme 1'Iiglise, la limite de Tuniversel. Dans ses reves premiers, Jerusalem etait son centre. Sur la terre foulee par les pieds du Sauveur, et baignee de son sang, il aurait voulu a son tour, vivre et mourir, en apotre. Dieu voulait autre chose. Et Ignace fournit a Dieu le rnoyen de faire autre chose, pre*cisemerit en subordonnant a P agreement du pape ce projet palestinien. Par la, la Terre Saiiite devint I'figlise, et la cite sainte la Ville eternelle, Dans une orbite qui va d'un pole a 1'autre, fut enfermee la course d'Ignace et celle des siens.
Et son eoeur s'agrandit a ces dimensions sans limites. On peut lui parlef , sans he'siter, d'arfacher 1'Angleterre au schisme, TAllemagne k I'h^resie; d6 conserver a la foi traditionnelle, 1'Italie, 1'Espagne et la Ffdnee; de porter Tfivangile en Amerique, en Afrique et aux Indes, sur les galions de Charles V et de Jean III, d'entamer & Constantinople et a Jerusalem, le cercle de fer de Tempire de Mahomet. Rien ne 1'etonne, dans cette expansion prodigieusei II croit que plus il donnera au Seigneur de moissonneurs evangeliques, plus le Seigneur lui en enverra. Partout ou le pape signale une grande detresse h seeourir, de grands inte're'ts a promouvoir, il va, avec les ressources qu'il a sous la main, prenant uniquement la precaution de les choisir aussi aecommodes que possible k 1'entreprise. En ge'ne'ral, ses fils sont pr6ts a se depenser sans compter. II est assure de leur deVouement absolu. De Dieu il attend, avec eux, la benediction qui f^condera leurs sueurs apostoliques.
II n'oublie pas qu'il est Espagnol, tous les jours le souvenir de Charles-Quint et de Philippe II est present a son coeur dans la priere. Mais il ne s'absorbe pas dans les besoms de la Peninsule ou de ses colonies lointaines. La France ou il a etudie, les Flandres et 1'Angleterre oil jadis il mendiait ses ressources
d'ecolier, 1'Allemagne, le Portugal, les Indes, qu'il ne vit jamais, 1'Italie dont tant de contrees lui sont mcon-nues, interessent autant son zele que le pays oil il est ne. Dans cette carte clu monde que ses yeux parcourent, avec une passion plus ardente que jamais ne firent les decouvreurs de continents, c'est une grande vision spirituelle qui le hante. Lorsque, au livre des Exei'rices, il represente la Trinite sainte eontemplant les routes par ou des peuples, aux noms divers, s'en vont a la perdition eternelle; c'est son arne qu'il a projetee dans son livre; lui aussi des hauteurs de sa foi, scrute 1'horizon, pour decouvrir les ames en peril; et de sa poitrine, embrasee de la charite la plus pure, jaillit le cri de compassion qu'il prete aux trois personnes divines : Faisons la redemption du genre humain.
Tel est 1'orbe immense ou se meut sa pensee; et il veut que tous les siens fassent comme lui. II les a pris de nations diverses ; il les a meles dans des ceuvres communes, par-dessus les frontieres de la patrie de chacun; autant qu'il Fa pu, il a taehe de fondre les differences nationales dans les resseniblances chretienrtes. II disait, dans ses Constitutions l : Aimez-vous fort les uns les autres; oubliez la diversite de vos origines, que le bruit des querelles qui divisent les princes expire au seuil de vos maisons; au milieu des contradictions qui assailliront la Compagnie, gardez la paix et priez pour vos ennemis; faites cOmme le Seigneur, aimez tous les hommes; si contraires qu'ils vous soient et si contraires qu'ils soient entre eux.
Ce pr^cheur d'union universelle n'est pas un songeur qui reve d'un jour ou les frontieres seront abattues, les nations desintegrees, les guerres abolies, Fhumanite transformee en une famille de freres. Sans avoir etudie Fhistoire, il connait trop le coeur humain, pour se laisser emporter vers d'aussi impossibles chimeres. Le ciel, a son estime, est le seul pays ou la paix puisse regner, sans jamais se rompre. Sur la terre, les passions sont trop maitresses des hommes, pour que leurs interets ne les y mettent pas en disaccord et en lutte.
p., n. ii.
Mais il a pretendu organiser une Compagnie de religieux habitues a vaincre tout egoi'sme, et domines par 1'unique amour de Dieu. Dans la mesure ou ses enfants realiseront ce double ideal evangelique, il croit que 1'union des cceurs se fera. II a raison; la recette est infaillible. Et c'est precisement parce que les proneurs contemporains de fraternite ignorent ou de"daignent les ressources de la religion chre"tienne qu'ils sont condamnes a un echec certain.
D'autre part, ce legislateur pacifique a principalement en viie 1'apostolat. C'est pour travailler partout ou il sera besoin, avec la plus grande puissance, au salut des Smes, qu'il demande aux siens d'ouvrir leurs cceurs a un amour universel qui embrasse dans le Seigneur tous les peuples. Et la sagesse de son ordonnance est manifeste. Sans cet amour universel, point de devouement universel possible. Les decouvertes des navigateurs ont ouvert a F^vangile des routes nouvelles. Qui ira vers ces regions lointaines briser Tempire de Satan et etablir celui de Jesus-Christ, sinon les fils de la vieille Europe? Des marchands franchissent les mers pour s'enrichir; des soldats et des homines politiques, pour ajouter aux domaines de leurs princes. Les missionnaires entreprendront ces courses perilleuses : les biens eternels et 1'extension du royaume de Dieu meritent autrement qu'on s'expose a tous les hasards.
Avant de mourir, Ignace de Loyola aura la consolation de voir secondes par ses fils les desirs de son grand cceur. Les apotres des Indes Orientales et Occidentales ne se demanderont pas s'ils sont en terre portugaise ou espagnole. Et leurs freres d'Europe raisonneront comme eux. D'ou qu'ils soient natifs, ils iront a travers tout 1' Occident, pousses par les memes ardeurs apostoliques, parce que le Souverain qu'ils servent n'est ni le roi des Remains, ni 1'empereur d'Allemagne, ni le roi de France, ni le roi d'Angleterre, mais Celui qui regne dans les cieux et de qui relevent tous les Empires,
Sans doute, cette Europe du xvi e siecle est fort differente de la n6tre. Mais on y sait deja ce qu'est un peuple et une race. II ne faudrait pas croire que le duel entre Charles- Quint et Fran9ois I er est uniquement un combat entre deux hommes. Dans cette Italic elle-meme, morcelee en principautes, il n'est personne qui ne considere comme des etrangers les Francais et les Espagnols qui s'y disputent a coups d'arquebuse la possession du Milanais. La gloire humaine, qui entoura un instant le front de Jules II, ne lui vint-elle pas de ce qu'il avait repousse au loin les barbares ? Ce n'est pas davantage d'aujourd'hui que 1'on sait qu'il y a des guerres qui sont le"gitimes et d'autres qui sont iniques. La notion du droit est aussi ancienne que 1'humanite 1 ; et le christianisme en a tout ensemble affine et affermi le sentiment.
En face des conflits qui posaient les questions de justice et eveillaient les susceptibilites de 1'esprit national, comment Ignace de Loyola concevait-il 1'application de 1* amour universel ? Le probleme etait moins aigu de son temps. Les journaux n'existaient pas. Les nouvelles circulaient lentement, par des correspondances privees dont le voyage etait expose a mille peripeties. Neanmoins, le probleme existait. Et les Constitutions l portent la trace de 1'embarras ou il mettait le Chef d'une Compagnie universelle; il est analogue a celui qu'eprouvait, dans la collation des benefices le chef de 1'^glise ellememe. C'est a la discretion des superieurs qu'Ignace de Loyola confie le soin de trouver ce qui convient dans les conjonctures dedicates. Tous les jesuites doivent etre prets k travailler n'importe ou. Et ils doivent laisser a leurs chefs le choix du lieu ou il est le meilleur d* employer leurs forces. Mais les chefs doivent tenir compte des rois, des princes, de tous ceux qui sont en puissance, de maniere a eViter tout sujet de scandale
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et d'offense. L'ediiication du prochain, 1'utilite des ames, la plus grande gloire de Dieu sont la regie souveraine. Tout doit y ceder, meme le souci d'abolir les differences de peuple a peuple.
En somme, Ignace considere 1'esprit national, comme-F esprit familial, eomme 1'esprit propre, sous le mme angle et dans le meme jour. Certes, il ne contestera point qu'il faille s'aimer soi-meme, aimer sa famille et son pays. Ce serait contredire la nature, en ce qu'elle a de plus profond, et le Createur qui mit en nous ces tendances. Mais il arrive que 1'amour de soi, des siens et de la terre natale est un obstacle au regne de Dieu, et alors il s'y faut arracher : quos adversaries in via Dei patimur odiendo et fugiendo nesciamus, dit saint Gregoire. Dans la vocation apostolique propre aux j6suites, est incluse la possibilite d'etre envoye en tous lieux ou Ton peut procurer le salut des Sines. Qui accepte ce postulat, doit accepter la renonciation a 1'esprit national, dans la mesure ou il ferait obstacle a cette mobilisation possible. Mais la sagesse, dont les superieurs ne sauraient se departir sans compromettre le succes des operations apostoliques qu'ils conduisent, met forcement une limite a leur liberte de transporter leurs sujets par-dessus n'importe quelles frontieres. Ignace de Loyola s'en aper^ut tout le premier, des avant 1540.
Depuis, le developpement des nationalites- a en pour consequence le developpement d'un patriotisme infiniment plus ombrageux que celui du xvi e siecle. Et il s'en est suivi que, sans cesser d'etre universel, 1'esprit apostolique dont les Constitutions donnent la formule a du prendre en intensite ce qu'il perdait en extension. En Europe, les efforts pour atteindre les ames se sont traduits sous des formes inconnues aux premiers ages. Mais les formes d'activite les plus contemporaines et les plus imprevues sont en dependance directe de 1'esprit primitif. Dans sa conception de 1'apostolat, Ignace a arrete son attention aux ceuvres traditionnelles depuis les premiers siecles de 1'^glise : precher, confesser, communier, les fideles; visiter les prisonniers et les malades. II y a ajoute les retraites
methodiques par categories homogenes, et 1'enseignement des lettres humaines et des sciences sacrees des* 7 colleges et des universites. Mais cette enumeration n'est point & ses yeux limitative. Toute forme d'action est par lui acceptee d'avance, a la seule condition d'etre capable de christianiser les 2mes avec quelque puissance. Et c'est par la que nous retrouvons la catholicite, 1'universalite de son esprit.