Ibid., II
la Compagnie de Jesus. De tous les miracles d'Ignace de Loyola, celui-la est le plus grand. Deux prelats illustres 1'ont proclame, au moment meme ou se faisait a Rome le proces de beatification et de canonisation. Le bienheureux Jean de Ribera, archeveque de Valence, en cloturant a Gandie les informations canoniques de 1607; le cardinal Ubaldini, en haranguant Gregoire XV, au Consistoire de 1622, ont tenu le meme langage; la merveille ignacienne par excellence, c'est 1'Ordre des Jesuites 1 .
Rien n'est plus vrai que cette affirmation ( des deux princes de 1'liglise. Humainement, Ignace de Loyola ne pouvait ni realiser, ni concevoir un pareil reve. Meme apres s'etre converti a une vie heroiquement chretienne, comme il etait loin d'imaginer cette creation magnifique! Dans cette chambre haute de Loyola ou se passerent les jours songeurs de sa convalescence et meme au temps des meditations manresiennes, quiconque lui aurait pr6dit son avenir lui aurait paru un presomptueux insense. Et pourtant cela s'est fait; parce que le bras de Dieu s'unit au bras de cet homme, dans un prodige de sagesse, d'amour et de force.
Et par la le nom de Loyola demeurera glorieux et immortel.
Les cinq freres d'Ignace, Pero Lopez, recteur de la paroisse d'Azpeitia, Juan Perez et Beltran, soldats au royaume de Naples, Hernando, soldat aux Indes Orientales, Martin Garcia, chef de la Casa Solar, sont morts obscurs; leur vie s'est eteinte dans le silence; le monde ne s'est pas doute de leur disparition. Le propre fils de Martin, Garcia Beltran, est le dernier de sa race; apres lui, le nom de Loyola se perd, d'abord n des alliances avec les Borgia, puis il ne tarde pas a s'effacer.
Le 6 aout 1622, au milieu d'une multitude venue par tous les chemins des montagnes, en presence de la junte generale de Guipuzcoa et du corps de ville d'Azpeitia, au milieu des bannieres et des confreries, la statue de saint Ignace,
i. Set: de S. Ign., II, 932.
escortee de vingt-quatre pretres, fut portee en procession solennelle a Loyola. Contre les murs de 1'antique Casa Solar, un autel avait ete dresse. A 1'arrivee du saint, les vieux canons du chateau tonnerent. La messe commen9a : Os justt meditabitur sapientiam. Apres 1'Jivangile, le P. Alonso Rodriguez prit la parole. Le spectacle de cette assistance, de ces montagnes, de ce Castillo, le souvenir de celui qui y etait ne, lui mirent aux levres des paroles enflammees. A 1'offertoire, 1'alcade d'Azpeitia offrit au saint un cierge, aux armoiries de la ville, et pesant cent trente livres. C' etait dire que le droit de patronage des Loyola Vincarnait desormais en celui qui, apres avoir abandonne le manoir de ses peres et marche sa vie durant, par les apres sentiers des vertus heroiques, revenait apres cent annees prendre possession de son heritage, en dressant son image sainte au seuil de sa Casa Solar.
L'heritiere de la noble maison est alors dona Madalena de Borgia y Loyola, qui mourra sans enfants en 1626; tandis qu'Ignace est devenu le pere d'une famille immense, et qui ne mourra point. II y a par le monde, en 1622, pres de quinze mille j^suites. Us sont en Italic, en Suisse, en Autriche, en Pologne, en Angleterre, en France, en Espagne, en Portugal, au Perou, au Paraguay, au Br6sil, au Mexique, au Japon, aux Philippines, en Chine, en Cochinchine, aux Indes, en fithiopie, et en Cafrerie. Les buchers de Daifusama, les ddits de proscription des empereurs du Milieu n'ont pas epuise leur sang ni leur courage. Le P. Trigault, en 1623, reprendra a Pekin les travaux de 1'illustre Ricci; le P. Andrade, en 1624, partira d'Agra pour pene"trer au Thibet; le P. Pierre Paez, avant de niourir, communiera de sa main Tempereur d'fithiopie, sultan Sedag; le P. Alphonso de Sandoval commencera a Carthagene cet apostolat des noirs qui immortalisera bientot Pierre Claver. Dans les seminaires de Douai, de Pont-a-Mousson, de Sala- , de Lisbonne et de Rome, de jeunes clercs anglais, is et irlandais, se preparent a suivre les traces sanglantes
s Holywood, des Ogilvie et des Campian. Bellarmin, le prince des controversistes, Skarga, 1'oracle de la Pologne,
Suarez, le plus grand theologian de son Ordre, viennent de mourir. Gretser, le puissant polemiste de 1'Allemagne, va disparaitre. Sirmond et Petau sont en pleine activite. Rosveyde a deja esquisse le plan d'ou Jean Bollandus ne tardera pas a tirer les Acta Sanctorum.
D'autres entreront a leur suite, dans ce sillon de 1'erudition des sciences sacrees, de 1'apostolat. Comme leurs aines, ils connaitront des jours d'orage et des jours de soleil. II arrivcra m^me que 1'Ordre entier, enseveli dans une fosse creusee par la main hesitante d'un pape, y dormira vingt-huit ans d*un sommeil lethargique, jusqu'a ce qu'un autre pape par trois appels successifs (1801 , 1804, 1814) le rappelle a la lumiere.
Depuis le geste de Pie VII, plus de cent ans ont passe. Dans la vieille Europe et dans la jeune Amerique, des assemblees parlementaires, des ministres, des chefs d'fitat, dedaignant les claires Ie9ons de 1'histoire, ont cru que les jesuites succomberaient immanquablement sous des coups mieux assenes. Et les victimes ont survecu. Dans ce jeu de massacre, le lacet des lois du plus retors Machiavel est aussi inoperant que la brutale massue d'un roi negre. Ces violences n'ont qu'un temps; elles ne triomphent qu'en apparence; les proscrits reviennent.
De cette posterite innombrable, qu'on ne put jamais enfermer dans un tombeau, Ignace de Loyola est le pere. Par ses Exercices et ses Constitutions, ce pere toujours vivant engendre une Compagnie toujours nouvelle. Et tant que cette Compagnie fera honneur a ses origines, aucune, main humaine ne pourra la faire mourir.
Dans la vallee de 1'Urola, il n'y a pas meme un pan de mur qui rappelle les Onaz. Quand, a Lequeitio et a Azcoytia on cherche la demeure des Balda et des Licona, on n'apersoit que des maisons mesquines et vides de leurs anciens maftres. Loyola est debout pour des siecles. Et comme la grotte de Manrese oil il a prie et fait penitence, le manoir oti Ignace est n6 et s'est converti, est un lieu saint. Depuis 1622, des milliers de pelerins sont venus s'agenouiller a Manrese et a
Loyola; des milliers y viendront; il en viendra, tant qu'il y aura des jesuites et des Chretiens.
Les touristes admirent, dans la vallee de Cardoner, cette maison haute batie sur ce roc, ou se cacha parfois le saint penitent. Et quand ils y penetrent, ils s'ebahissent devant les marbres precieux qui couvrent les parois de la Santa Cueva. A Lcyola, ils palpent avec curiosite les mosaiques, les jaspes et les bois rares dont on a pare les murs de Santa Casa. Dans cette maison et dans cette grotte saintes, les catholiques prient avec emotion; tandis que, devant leur yeux emerveilles, se deroulent les plans magnifiques de Dieu sur son figlise, et la carriere etonnante d'Ignace de Loyola. Dans cette Espagne de Charles- Quint ou les grands hommes abondent, dans cette liglise romaine de Paul III, qui compte de renommes fondateurs d'Ordres, nul n'a eu un role comparable a celui de ce gentilhomme basque converti.
Pour expliquer ce fait, des e*crivains fantaisistes ont parle d'une tete calculatrice au service d'une audace sans scrupules. L'histoire est plus belle que ce roman. Ignace de Loyola a eu 1'incroyable influence que lui ont donnee son dme admirable et la grdce de Dieu. Passionne et maitre de lui-meme, entreprenant et patient, loyal et secret, noble et modeste, indulgent et rigoureux, mystique et raisonnable, cet homme est tout en contrastes; et par ses contraste's memes, il deconcerte et domine; ni les hommes ni les choses ne lui resistent guere. Surtout il a une force de caractere indomptable et une magnanimite sans bornes; et 1' amour de Jesus- Christ, en remplissant a deborder ce coeur grand et fort, en a sureleve la puissance d'agir et de souffrir, jusqu'au sublime.
Par ailleurs, le temps ne lui a pas manque, autant qu'on pourrait croire. II a commence tard son oeuvre difficile, et il n'est pas mort vieux. Tout de meme, depuis son arrivee a Veniseen I535,jusqu'asa mort, il a eu vingt annees devant lui. En ces quatre lustres, avec ses facultes eminentes de chef, ses nautes vertus de saint, et les secours extraordinaires que Dieu
J ui prodigua, il devait batir un monument a braver les siecles.