‹ Saint Ignace de Loyola [microform]Chapitre 367 sur 396 · LA DEFAILLANCE DE VILLADORDIS · texte numérisé non relu

LA DEFAILLANCE DE VILLADORDIS

Durant son sejour a Manrese, Ignace fut gravement malade a deux reprises; lui-mdme 1'a dit (Gonzales de Camara, n. 32-34). De la seconde maladie, il note qu'elle cut lieu aux approches de 1'hiver de 1522-23, et qu'il fut alors soigne", par mesure du Corps de ville, dans la maison des Ferrer. Reste a pre"ciser ce que nous pouvons savoir de la premiere maladie.

Dans une lettre au P. fiverard Mercurian, leP. Pla, de la province d'Aragon, raconte sa visite a Manrese ; il a vu les Amigant, qui lui ont montre 1 la chambre ou Ignace fut soigne 1 ; le detail des faits lui a etc* narre" par Angela Maria de Amigant elle-mSme; la translation du malade chez les Amigant survint quand Ignace demeurait au couvent des dominicains.

Le fait de cette translation est naturellerrient mentionne'e dans les memoires du chanoine barcelonais Fra^ois de Amigant, Relation de la vara piedad de los caballeros de la casa de Amigant, de Manresa, en la conservation de la vida de san Ignacio. Le manuscrit est aux mains des descendants de la famille. En outre, il y a, a Manreae, une chapelle de Sant Ignasi malalt. BStie de 1701 a 1703, sur 1'emplacement de la casa de Ami' gant elle est le monument comme'moratif du fait. Dans cette chapelle, un tableau repfe"sente les membres de la famille Amigant autour du lit du malade, et lui offrant une collation. Au bas, cette inscription : Heec omnia evenerunt 22 julii anno 1522.

Que la chapelle soit bStie a 1'endroit merrte de la maison des Amigant, on n'en saurait douter. Par documents publics, il conste que celle-ci etait situe"e en lo carrer anomenat carreterra del Carme . Sur les circonstances mSmes qui amenerent Inigo chez les Amigant, il n'est que d'interroger les temoins des proces canoniques. Attestent ce fait de la translation du malade chez les Amigant Nicolas Salt, be'neficier (Scr. de S. Ign., II, 743); L6onor Africana (II, 377); Juana Capdepds (II, 748). Les trois tSmoins expliquent le fait de la maladie, a la suite d'une defaillance survenue a Villadordis, et cette defaillance elle-me'me par un jeune prolonge de plusieurs jours, et me"me d'une semaine. Ainsi parlent, en outre, Fransois Picalques (II, 705), Montserrat San Miguel (II, 71 5), Juan Fabre. Fabre differe des precedents en ce qu'il affirme que le malade fut transporte a 1'hopital Sainte-Lucie (II, 748). Aucun de ces temoins n'est te"moin oculaire. Juana Capdep6s tient ses informations de sa grand' mere Juana Dalmau; Juan Fabre de sa mere Damiana; San Miguel, de sa grand' mere Angela Roch; Leonor Africana, Nicolas Salt, Francois Picalques, des dames a Amigant, Ana Canyelles, Inez Claver qui decouvrirent le saint

defaillance a Villadordis.

De toutes ces depositions, contr616es les unes par Ics autres, le fait veritable se dgage tres nettement. Tandis qu'il etait loge chez les dominicains, Ignace se retire pendant une semaine a Villadordis. Longues veilles, penitences, jeunes 1'extenuent. Quatre femmes devotes, qui avaient coutume d'aller 1'entendre parler de Dieu, le cherchent longtemps, sans le trouver. Les premieres qui le de"couvrent a Villadordis le trouvent etendu sur le carreau de la chapelle. On I'alimente, on le releve, on va chercher une monture. Deux des quatre dames demeurent a c&te du malade dans la chapelle. Les deux autres reviennent avec une monture. Et tout ce cortege conduit le malade a la maison des Amigant. La, on prit soin de lui; il demeura alite pendant de longs jours. Quand il fut u6n, il recommen9a a servir les pauvres a I'h6pital.

Une remarque. De tous les temoins, Picalques est le seul qui narre le fait de Villadordis, en re"pondant a une question du tribunal sur les extases du saint. Sa narration, du reste, dement 1'hypothese d'une extase, puisque la defaillance, d'apres lui, est consecutive a huit jours de jeune absolu. Tous les autres temoins racontent le fait, en rdpondant aux questions 4, 10, ii du tribunal, questions Qii il ne s'agit aucunement d' extase. La deposition la .plus detailiee est celle de Juana Capdep6s.

C'a etc, pendant des siecles, une opinion commune dans la Compagnie de Jesus que, des Manrese en 1522, Ignace de Loyola apprit, par revelation divine, sa vocation de fondateur et la structure me*me de 1'Ordre qu'il devait fonder. Le premier de nos annalistes, Nicolas Orlandini, qualifie cette opinion de /a ac probabilis conjectura. Paru dans 1'histoire officielle de I'Ordre, ce jugement s'est impose dans la suite; et comme il devait arriver, la conjecture s'est muee en certitude; surtout apres les poiemiques retentissantes menees par Sacchini, Negrone et Rho, avec les theatins et les benedictins, entre 1615 et 1644. D'ailleurs Orlandini lui-mfime n'a fait que codifier une tradition orale repandue, au debut par jer&me Nadal et Louis Gonzales de Camara, tous deux contemporains du saint.

On s'explique facilement qu'une these appuyee par de grands noms ait eu longue vie. Mais 1'exhumation des archives de la Compagnie primitive lui a porte un coup fatal. L'ont abandonee, dans leurs recents travaux : le P. Maurice Meschler, le P. Tacchi Venturi, le P. Garcia Villada, le P. Fran9ois Rodrigues, le P. Huonder. Avant tous ces auteurs, le P. Van Ortroy avait pris la meTne position dans les Analecta Bollandiana, 1908, 392-418.

II est singulier que les historiens ne 1'aient pas fait plus t6t. Car, dans les positions et articles du P. Laurenzo Paoli (Scr. de S. Ign., II, 527- 596) par devant la Congregation des Rites, cette miraculeuse preenotio Instituti n'est aucunement mentionnee; non plus d'ailleurs que dans la bulle de canonisation. Et il est a noter que, dans la courte biographic editee par ordre du general Vitelleschi, en 1622, a 1'occasion de la cano-

nisation de saint Ignace, 1'auteur jesuite de ce Compendia fait profession de reserve (Ch. Ill, p. 22). II sait, et il le dit, que des hommes qualifies dans la Compagnie ont cm que le saint, pendant un ravissement de huit jours a Manrese, aurait e"te" e'claire' de Dieu sur son role de fondateur; mais par respect pour le silence d'Ignace, il pre"fere ne rien hasarder. Ce narrateur inconnu, en se taisant sur ce point, suit 1'exemple des premiers historiens Maftei et Ribadeneyra. Quelques textes suffiront pour montrer la sagesse de cette attitude.

A. Temoignages des premiers jesuites

1. Aprils avoir raconte" la reunion de tous, a Venise, en 1537, Laynez ajoute:Porque nuestra intencidn, desde el tfempo que estavamos en Paris hasta entonces, no era de hacer Congregacion, mas yivir en pobreza, nos dedicamos al servicio de Nuestro Senor y provecho del pr6ximo (Scr. de S. Ign., I, 164).

2. Dans son Cronicon (I, 69-70), Polanco s'exprime ainsi : Cum Romae, hoc anno 1538, ineunte vere, Nostri convenerunt, nondum in animo proposuerant Congregationem aliquam instituere.

C'est par cette absence de projet de fondation, que le m6me Polanco explique que plusieurs aient abandonne* Ignace a Paris : Hanc animi suspensionem non ferentes, Religfonem Sancti Francisci ingressi sunt duo saltern ex eis... tertius propositum abjecit (Cron., I, 50).

Dans la meme pensee, Polanco considere comme une merveille de la Providence qu'Ignace et ses premiers compagnons aient pu rester e"troitement unis, vu qu'ils n'avaient en vue aucun Ordre religieux a fonder : Es de considerar y tener por maravilla grande que ni el maestro Inigo ni los dichos companeros, con estar tan destinados de emplearse quanto mas fuere posible por servicio de Dios, no se aplicaron a ninguna Religidn, y con no tener ningun cierto institute que hubiesen de seguir, se entretenian en uno (Vie ine'dite de saint Ignace cite"e par le P. Astrain,

Dans une information envoye"e en 1564 a un inconnu, le me'me Polanco 6crit (Pol. complem., I, 510) que c'est seulement en 1539 que el P. Ignacio con sus companeros comenzaron a tratar de hacer un cuerpo de Congregacidn, que fuese durable. Dans une autre information e"crite en 1555, du vivant meme d'Ignace, il avait deja dit, en se r6fe"rant aux deliberations de 1539 ; Comenzaron de tratar lo que nunca habfan pensado, que era hacer un cuerpo de Congregaci6n perpetua (Ibid., I, 109).

Un peu auparavant, e"crivant, par commision d'Ignace, au P. Fra^ois Palmio, a Bologne, lequel avait redige" et envoye" a Rome un me"moire sur les Initia Societatis, Polanco observe : Pur considerando il fine de questa tal informatione... potria agiongere como 11 primi che congregd in Parigi ^- P. Ignatio et lui non passarono in Italia per far Religione, ma per passar m Hierusalem et predicar et morir fra li imfideli. Ma dopoi, non potendo P a sare... et adoperandoli fl papa in cose del divino servitio... allora tratarono d i far un corpo (Ep. et instr., V, 259. Lettre du 29 juillet 1553).

Les six textes cites ne peuvent laisser douteuse la pensee de Polanco.

3. L'un des premiers Beiges agrees a la Compagnie, Jean Couvillon, qui arriva a Rome en 1553, e"crit dans ses Confessions, au sujet de Pierre Le Fevre : Gum Ignatio annos quatuor familiariter versatus, ei cum aliis quibusdam se adjunxit, cum necdum Societas fundata esset, ac ne de Religione quidem aut Congregatione aliqua Ignatius cogitaret. Tu autem, Domine, ipsis insciis ac nescientibus quae postero futura erant, eos ex variis provinciis eongregabas (Tacchi Venturi, Storia, II, 407).

B. Temoignages d' Ignace lui-mSme.

Le saint a multiplie", comme a plaisir, ses aveux d'ignorance et d'incertitude.

1. Au sujet du pelerinage a Jerusalem apres Manrese, il dit a Gonzales de Camara; Su firme prop6sito era quedarse en Hierusalem... y tambien tenia propdsito de ayudar las animas (Gonzales de Camara, n. 63).

2. C'est seulement durant le voyage du retour, que le pelerin se decida a e"tudier : Despues qiie el dicho pelegrino entendi6 (par le refus du P. Gardien) que era voluntad de Dios que no estuviese en Hierusalem, siempre vino consigo pensando Quid agendum, y al fin se inclinaba mas a estudiar algun tiempo para poder ayudar a las animas (Ibid., n. 50).

3. Aprfes Barcelone, Alcala et Salamanque et le retour a Barcelone avant de gagner Paris, le saint dit : Cuando en Barcelona el pelegrino consultava si estudiarfa y cuanto, toda su cosa era si, despues que hubiese estudiado, entraria en religion, o si andaria asi por el mundo; y cuando le venian pensamientos de entrar en religion, luego le venia deseo de entrar en una estragada y poco reformada.

Quant aux desirs apostoliques, ils etaient toujours ceux d'Alcala : Aprovechar a las animas, y para el efecto estudiar primero y ayuntar algunos del mismo propdsito y conservar los que tenia (Id., n. 71).

4. Le voeu de Montmartre en 1534 : andare a Venetia et a Hierusalem et spender la vita sua in utile delle anime -si toutefois lui et ses compagnons en ont permission de la Custodie (Id., n. 85).

5. De Venise, le 12 feVrier 1536, le saint crit a Cazador, qui voulait 1'attirer a Barcelone, qu'il a les mSmes desirs : Esto se debe entender, clave non err ante, sf fuera de Espafia, en cosas mas afrontosas y trabajosas para mi, el Senor no me pusiere ; lo que no soy cierto de lo uno ni de lo otro (Ep. et instr., I, 96).

6. De Venise encore, apres 1'ordination sacerdotale, le saint mande a son ami espagnol Verdolay : Dentro de un ano, poco mas o menos, pienso estar aqui (a Venise). No s6 adelante lo que Dios Nuestro Senor ordenara de mi (Ibid., I, 119).

8. Apres la vision de la Storta, sur le chemin de Rome, fin novembre 15371 Ignace dit a Laynez : lo non so che cosa sara di noi, forsi che saremo crocefissi in Roma (Scr. de S. Ign., II, 75).

9. De la fin du carSme de 1539 a la Saint Jean-Baptiste de la me'rne annde, Ignace et ses compagnons de'liberent de faire un corps religieux et comment. A quoi bbn, si, des Manrese, Ignace a dans sa tte totius Societatis cognitfonem , comme a dit Nadal ?

10. Le travail de la constitution dela Compagnie a dure de 1543 a 1550. Dans cette lente Elaboration ont triomphS les mEthodes ignatiennes : renseignements pre"alables sur les regies des autres Ordres, examen des raisons pour et centre, ardentes supplications au ciel surtout pendant la sainte Messe. Le journal spirituel du seint nous fixe sur ce dernier point, a souhait. Pourquoi cet Enorme effort, si le fondateur a recu, en 1522, totius Societatis cognitionerri ?

C. Comment Nadal et Consoles de Camara ont-ils pu croire a cette inspiration, manresienne?

Nadal n'a re9u aucune confidence personelle d'Ignace. Jl 1'aurait dit, il en aurait not6 les circonstances, et ses formules sur les inspirations manresiennes auraient moins de variantes. II rEpete ce que Gonzales de Camara lui aura raconte a GSnes, quand ils s'y rencontrerent, en dEcembre i555> et Q ue Gonzales lui communiqua les dicte"es d'Ignace.

Venons done a Gonzales de Camara, de qui precede toute la lEgende de la prcenotio Instituti. Le premier il a affirm^ que, dans la grande illustration du Cardoner, Ignace avait vu les raisons d'6tablir dans son Ordre les pelerinages, de supprimer le chceur et tout costume particulier, et beaucoup d'autres choses qu'il ordonna dans la. Compagnie . (Scr. de Ign., 219-220.) Or cette triple affirmation est irrecevable. Ignace n'a point dit ce que Gonzales lui fait dire. QuestionnE par Gonzales sur le chceur, 1'habit, les pelerinages, le saint re"pond en donnant les raisons humaines de ses decisions (Ibid., 219-220). Puis il ajoute : A estas cosas todas se respondera con un negocio que pas6 por mi en Manresa ; et quelques jours plus tard, il narre a Gonzales 1' extraordinaire prodige du Cardoner (Gonzales, n. 30). Done, selon Ignace, la vision du Cardoner rend raison de la Compagnie. Mais en quel sens ? Gonzales a compris : en ce sens que la structure del' Ordre lui fut alors rEvelEe. Et Ignace a simplement voulu dire : en ce sens qu'il fut alors rendu capable de faire un jour la Compagnie.

Que telle soit la pense"e du saint, c'est sur et Evident. II faut choisir. Si Gonzales a raison, les textes cites plus haut des premiers jEsuites et d'Ignace lui-meme sont inexplicables; et de meme sa marche incertaine de 1523 a I 539> et les longues deliberations de 1543 a 1550. L'ignorance du fondateur, jusqu'en 1539 est la seule hypothese qui s'accorde avec cette marche incertaine, et ces deliberations. Ignace a admirablement d6tailI6 la vision du Cardoner : Vive p6n6tration des verites de la foi; comprehension rare des choses spirit uelles ; connaissance dans le domaine des lettres humaines e t surelEvation de tout V entendement au point de se sentir un aiitre homme. II n'a rien dit de plus. Done, en 1522, le jour du rapt du Cardoner, Ignace de Loyola a recu du ciel les facultEs puissantes requises pour ce grand dessein connu de Dieu seul : la fondation de la Compagnie de jEsus. a entrevu cette conclusion certaine, quarid il a prononce 1 ces paroles

e Sacchini nous a conservEes : Quasi HUc omnia accepisset in spiritu sa prenti& 'architectonico. De toutes les formules Echappees des levres de l, la-dessus, celle-ci est la plus heureuse, la seule exacte.

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