CONSECRARANT AD MAJOREM DEI GLORIAM
Les inscriptions comme'moratives ont besoin de cette solennite". En fait, des sept pelerins qui sont venus au Sanctum Martyrium, le matin du 15 aout 1534 Ignace de Loyola, Pierre Le Fevre, Jacques Laynez, Alphonse Salmeron, Franois de Xavier, Nicolas Bobadilla, Simon Rodrigues de Azevedo aucun ne savait s'il y aurait un jour, une Compagnie de Je"sus. Aucun d'eux ne voulait entrer en religion. Tous se contentaient de concevoir, dans le sacerdoce, une vie apostolique mene'e dans la pauvrete", a 1'exemple des premiers Apotres. Us vouerent, a Montmartre, cette pauvretd, spe"cifiant qu'elle ne les obligerait que leurs Etudes finies; ils vouerent le pelerinage de Jerusalem, si toutefois durant 1'ann^e qui suivrait leur arrived a Venise, ils trouvaient passage; ils vouerent de travailler au salut des Smes en Terre Sainte, si toutefois la Custodie le leur permettait; puis si le passage, ou le sejour la-bas devenait impossible, ils se remettraient a la disposition du Pontife romain. Done, un dsir prevnlant : se d^vouer au salut du prochain. Ce d^sir inspire mais domine
celui du pelerinagc a Jerusalem. Et comme personne ne peut aller aux Lieux Saints, sans la permission du pape ; de me'me, les pelerins de Montmartre ne veulent etre ap6tres, hors de la Terre Sainte, qu'avec la mime permission pontificale.
Telle est la portee exacte du vceu de Montmartre, le 15 aout 1534. Telle sera la portee du vceu que feront la aussi, sous la direction de Pierre Le Fevre, Claude Le Jay le 15 aout 1535, Paschase Broet et Jean Codure le 15 aout 1536. La Compagnie n'est pas ne'e a Paris, mais a Rome. Une parole de Paul III a aboli le vceu du pelerinage de Jerusalem. Et 1' experience apostolique de la Haute Italic en 1537-38, celle de Rome en 1539, ayant montre" qu'une poigne'e d'hommes e'tait capable de restaurer puissamment la foi et les mceurs chre'tiennes, une question s'est imposed : comment perpe"tuer cet apostolat? Ainsi est n6e la pense*e de fonder un Ordre religieux. Et a cette pens^e l'agr'6ment bienveillant de Paul III a donne 1 refficace. Mais il est vrai, si 1'esprit apostolique est I'&me me'me de la Compagnie de Je"sus, la premiere flamme de cet esprit a 6t6 offerte a Dieu, le 15 aout 1534, sur le Mont des Martyrs.
Pour revenir aux maisons be"ne"dictines de Montmartre, a partir de 1611, les deux communaute's, celle de 1'Abbaye, en haut, et celle du prieure", en bas, se re"unissent en une seule, au prieure". Ceci dura jusqu'a 1'exe"cution de la loi du 23 juillet 1790, centre les religieux. Louise de Montmorency fut la 43 et derniere abbesse de Montmartre. Les bailments d'en bas (prieure" et e"glise) furent vendus le 13 mai 1794. Tout disparut sous le pic des de"molisseurs. Si bien que, d'apres les annales du noviciat de Paris, les novices de 1834 ne purent ddcouvrir trace de chapelle.
Vers 1855, les PP. Tournesac, Cadres et Leroux tudierent avec soin la question de 1'emplacement du Sanctum Martyrium ; en comparant le plan de Turgot (1734-1739), le plan Verniquel (1784), le plan de la vente des biens nationaux et le plan cadastral de 1843, ils arriverent a de"terminer exactement remplacement de 1'ancienne chapelle. Le P. Tournesac dressa un plan. Le P. Claire 1'a reproduit a la page 170 de son Saint Ignace. Des prStres de Paris acheterent la partie du terrain qui se trouvait a vendre. M. Le Rebours, vers 1870, acheta le reste et fit bStir une chapelle en bois. Plus tard, les Dames auxiliatrices du Purgatoire eleverent la une chapelle qui existe encore, et a laquelle on accede par la rue Antoinette. La crypte de cette chapelle coincide avec celle du Sanctum Martyrium.
Pour 1'histoire documented de 1'Abbaye de Montmartre, voir E. de Barthelemy, Recueil des chartes de Vabbaye royale de Montmartre, Paris, Champion, 1884. Pour le proces-verbal des dcouvertes de 1612, voir J. de Breul, Le Theatre des antiquites de Paris, Paris, La Tour, 1612, page 1161 ; Jacques Doublet, Histoire chronologique pour la verite de saint Denis "Areopagite, ap6tre de France, Paris, Pierre de Bresse, 1646, page 212. Sur le lieu du martyre de saint Denis, voir E. Le Slant, Manuel d'epi- Sraphie chretienne, page 152-162. Pour 1'acte de vente de 1794, voir e Bulletin du vieux Montmartre, n 31. Pour 1'ensemble de la question, voir F. de Guilhermy, Montmartre, Paris, Soc. Ed. du Vieux Montmartre,
D'UN ORDRE DE JESUITESSES (i543-i547)-
II est certain qu'un tel groupement a existe, du moins a titre d'essai et pour un temps, et qu'il fut form6 par quelques Barcelonaises venues a Rome en 1543 : Isabel de Josa, Isabel Roser, sa suivante Francisca Cruyllas; auxquelles se joignirent une Lucrecia Pradine que son prnom ferait croire Romaine. De ce fait singulier nous avons en preuve un certain nombre de lettres : i lettre d'Ignace a Araoz, 12 juin 1542, rglant le voyage de Barcelone a Rome (Ep. et instr., XII, 216-17); 2 deux lettres d'Isabel Roser a Ignace, i er octobre, 6 novembre 1542, avant de quitter Barcelone (Ep. mixt., I, 109-114-116-117); une lettre latine d'Isabel de Josa, conserve'e par Polanco (Ep. mixtee,l, 125); 3 1'article 33 du proces Barcelonais de *595 qui vise le fait de cet Ordre de j^suitesses, et la reponse de Sor J6ronima Edo a cet article 33 (Scr. de S. Ign.,II, 335), laquelle precise que le depart eut lieu en avril 1543 ; 4 une lettre de TeVSque de Barcelone, Jacques Cazador, 9 novembre 1546, se felicitant de 1'admission d'Isabel Roser dans la fraternite" de la Compagnie (Ep. mixt., I, 322) ; 5 enfin les deux lettres d'Ignace au Docteur Miguel Torres, 3 mai 1547, lui racontant la dissolution du groupement (Ep. et instr., I, 488-492,).
La constitution de cet embryon de communaute" jsuitique de femmes, a Rome, provoqua en Espagne et en Portugal des dmules. Nous avons les noms de quelques-unes, dans des lettres dcrites a Ignace par ses fils : Guiomar Coutinho et Leonor Mascarenhas a Lisbonne (lettre d* Araoz, 3 mars 1545, Ep.mixt.,1, 201); Sebastiana Exarch et Juana de Cardona a Valence (lettres des inte'ress^es elles-mSmes, Ep. et inst. XII, 377); et lettres d' Araoz (22 mai 1546, Ep. mixt., I, 281), lettres de Miron (16 juin 1545, Ibid., 215-216); Juana de Meneses, belle-soeur de Frangois de Borgia, a Gandie (lettre d'Oviedo, 8 juin 1546, Ibid., I, 285).
La resistance d'Ignace a ces projets fe'minins d'Espagne et de Portugal fut absolue. Elle fut motive'e par les me'saventures de la communaute" romaine. Isabel Roser et son neveu Francisco Ferrer ayant repandu le bruit que le fondateur de la Compagnie captait leur fortune, Ignace proc6da juridiquement centre ces calomnies; il fit de'noncer par le Docteur Miguel Torres la cession de biens a lui faite par Isabel Roser; il fit e'tablir les comptes qui prouvaient qu'il 6tait crancier, et non d6biteur; il fit enregistrer les ddsaveux d'Isabel Roser et son neveu Fra^ois ; par decision orale de Paul III, en avril 1645, puis par un bref du 20 mai 1547, il se fit dispenser en principe de tout soin de congregation feminine; bien entendu, il Iib6ra Isabel Roser de tout voeu la liant a la Compagnie, i er octobre 1546 (Ep. et instr., I, 424). Dans un memorial adressS a Miguel Torres (Ep. et instr., I, 421-423) le saint a synthetise' les raisons de sa decision sur la matiere. On trouvera dans mon volume Lettres spirituelles de saint Ignace, 124-126, la traduction de ce memorial. Ceci n'empecha pas le probleme de se poser encore plus tard. De Barcelone, Th6rese Rejadell
et Jeronima Oluja, moniales de sainte Claire, ecrivirent a Ignace des lettres suppliantes, pour qu'il les prit, elles et leurs compagnes desireuses de perfection, sous 1'obeissance de la Compagnie; a leurs yeux, c'6tait le seul moyen de mettre fin aux abus regnant dans le monastere (Oluja et Rejadell,
10 Janvier 1455, Ep.mixt., II, 30-31. 47-4 8 J les mfimes, fevrier 1549, Ibid., II, 100-101; Rejadell, 21 feVrier 1549, Ibid., II, 8:2-83; Rejadell, 6 mars 1549, Ibid., II, 100-101; Oluja et Rejadell, 3 avril 1549, Ibid., 161-163, Oluja et Rejadell, 14 mai 1549, Ibid., II, 202-203).
De passage a Barcelone, 5 Janvier 1549, Araoz, appuie ces demandes (Ep. mixt., II, 51-52) il les rappelle le 10 mars 1549 (Ibid., II, 118). Des Peres qui travaillent en ouvriers apostoliques, sur place, se font aussi intercesseurs : Juan Queralt 14 Janvier 1549 (Ibid., II, 49-50; 22 fevrier 1549, Ibid., 11,84; 18 mai 1549, Ibid., II, 210). De meTne, le P. Antoine Gou, 17 mai 1549 (Ibid., II, 208); et encore un sieur Se"bastien de Morrano (Ibid., II, 6$).
Ignace fut inflexible. II rdpondit ne'gativement, soit a Morrano, 22 feVrier 1549 (Ep. et instr.,II, 365-369,) soit aux deux moniales de Sainte Claire, 3 avril 1549 (Ibid., II, 374-375). Bien que Threse Rejadell ait continue k lui e"crire par apres (Ep. mixt., II, 288, 300, 349, 378, 730), jamais plus
11 ne fut question d'un Ordre de j^suitesses a r6aliser.
Dans San Ignacio de Loyola (I, 326-330, 367-375, 384-387) le P. Creixell a rappel les donn^es essentielles de cette histoire.
LES CONFRERIES MUSULMANES, LES MoNITA SECRETA.
Sur les confreries musulmanes, on peut lire le Commandant Louis Rinn, Marabout et Kouan, Alger, Jourdan, 1884; A. Le Chatelier, Les con' friries musulmanes au Hedjaz, Paris, Leroux, 1887; d'Estournelle de Constant, Les corporations religieuses chess les Arabes, Paris, Maisonneuve, 1887. Herman Muller est le premier, je crois, qui ait rattache 1 aux confre'ries musulmanes 1'origine de certaines directions ignatiennes (Les origines de la Compagnie, 40-51).
Qu'il y ait, dans PIsIam, des confre'ries, et des manieres d'ordres religieux, la chose ne fait pas de doute; non plus que 1'existence d'une ascese et d'une mystique musulmanes.
Ce point constate 1 , on s'est cru en droit d'affirmer qu'Ignace avait puise" la. Pour Herman Muller, il est certain qu'Ignace a emprunt6 aux Che 1 lydia quatre choses : l la forme du gouvernement de la Compagnie et la nature de 1'obeissance de ses adeptes; 2 la methode d'imitation et de formation; 3 les degres divers tablis entre les membres; 4 le but envi- S ag6 et la confusion entre 1'ordre spirituel et 1'ordre temporel ; Muller convient d'ailleurs de son impuissance a fournir les preuves d'un contact quelconque d'Ignace avec les Mauresques ou les Maures. Est-ce a Valladolid, a Manrese, a Barcelone ? II ne sait, mais il ne doute pas du fait.
" y a cependant, a la conception de Muller, des objections assez fortes et de sens commun. Est-ce que, par exemple, bien des siecles avant Maho-
met, la vie cnobitique de la The'baide n'offre pas deja revise's et le pouvoir monarchique de l'abb et la notion de 1'obe'issance aveugle ? Est-cc que 1'histoire des Ordres religieux male's au monde par 1'ap.ostolat dominicains, franciscains, be'ne'dictins ne nous reVele pas une tne'thode complete de formation spirituelle, et qui est ne'anmoins absolument indpendante des influences islamiques ? Est-ce que les divers degre's des confre'ries musulmanes ofTrent des analogies re"elles avec les divers degre's dans la Compagnie (profes, coadjuteurs spirituels, scolastiques, coadjuteurs temporels) ? Est-ce que les conquStes de 1'Islam sont vraiment du me"me ordre que les conquStes apostoliques d'Ignace et de ses fils ? Sans distinction possible, c'est non qu'il faut re'pondre aux deux dernieres questions; oui, aux deux premieres.
Nous n'avons aucune preuve, et il est invraisemblable, qu'Ignace ait lu les rituels musulmans. Nous savons au contraire qu'il a lu la vie des saints, qu'il a fre'quente' des religieux, qu'il a lu certains livres spirituels et les constitutions des Ordres ante"rieurs au sien. Pourquoi oublier ces attaches certaines avec la tradition et 1'histoire de 1'figlise, et pre'fe'rer des attaches imaginaires avec 1'Islam ? C'est d'une me'thode antiscientifique au premier chef.
II est tout aussi antiscientifique d'interprdter les constitutions de la Compagnie d'apres les donne"es calomnieuses des Manila secreta.
Ce livre fameux date de 1614. L'auteur anonyme pre*tendait reproduire un ancien manuscrit espagnol, sorti par hasard des archives des je'suites. En rSalite 1 , Je'r&me Zaborowski, je"suite renvoye 1 de son Ordre, a fabriqu de toutes pieces ce livre condamne 1 par 1'e've'que de Cracovie, Andre 1 Lipski (20 aout 1606) et par la Congregation de 1'Index (20 mai 1616), comme calomnieux et diffamatoire. Et plusieurs ann6es avant sa mort, le pamphletaire repentant d^savoua son oeuvre. Haylenbroucq (Vindicationes alterae, Gand, 1713) est pout-Sire le premier qui ait nommd Zaborowski en le reTutant; mais, des le premier moment, on connut le calomniateur qui se cachait; et ses de'ne'gations, au tribunal de 1'e've'que de Cracovie, ne tromperent personne.
Avant 1654 et apres, le libelle a port6 des titres divers. Le premier titre tait Manila privata.
L'Allemagne protestante n'a pas seule le privilege de croire a cette sottise. Chaque fois qu'il y a, en France, une crise anti-j^suitique, on est sur de voir re"apparaitre des Editions nouvelles des Manila secreta. Le professeur Adolf Harnack 6crivait en 1891 : II est malheureux que 1'on continue encore et toujours a exploiter des faux comme les Manila secreta ( ' Theologische Lilleralurzehung, 1891, 122). Le celebre historien est mort sans avoir vu la fin de la Idgende.
Cf. Alexandre Brou, V, 7, Les jesuiles de la Ugende y Paris, Retaux, 1906, I> 275-305; Paul Bernard, Les instructions secretes des jesuiles (3 e ^d.), Paris, Bloud, 1907.