Ribadeneyra, Vida, 1. I, c
jette dans 1'eau son anneau d'or, tous les yeux sont fixes sur lui; 1'image de la puissance et de la richesse que la mer apporte a la Reine de 1'Adriatique se dresse dans les esprits; et les chretiens vont a 1'eglise Saint-Nicolas, avec le doge, rendre graces a Dieu qui a fait Venise si grande.
Le jour de la FSte-Dieu, Saint-Marc etincelle des feux de mille cierges. Le doge est la, escorte des ambassadeurs de France, d'Angleterre et de 1'Empire. Derriere eux, les ediles de la cite, ayant chacun a sa droite un pelerin de Jerusalem; le patriarche, le clerge, les moines, les confreries avec leurs bannieres, sortent en procession; sur la place Saint-Marc, orgueil de Venise, un peuple immense. Par-dessus 1'incomparable decor, 1'^me d'lnigo s'elance vers le souverain artiste dont le ciel passe toutes les beautes de la terre, le souverain Maitre des doges et des peuples, le Christ Roi, present dans 1'Hostie de cet ostensoir que porte un pretre. Et tandis que retentissent les hymnes sacrees, au milieu des adorations qui s'echappent de tant de poitrines humaines, I'hommage de 1'obscur pelerin espagnol, perdu dans cette multitude, est celui peut-etre qui monte vers le Tres-Haut, en encens de plus agreable odeur.
Ces fetes religieuses ne vont pas sans fetes civiles. Le luxe des femmes venitiennes, la somptuosite des banquets officiels, la gra"ce des danses populaires, peuvent retenir 1'attention d'autres pelerins. Pour Inigo Dieu seul compte, et ses temples, et ses saints, et les reliques que Venise honore : corps de saint Marc, bras de saint Andre, bras de saint Barthelemy, corps de sainte Lucie, de sainte Barbe, de sainte Marine. Malgre les instances de ses protecteurs, Inigo s'est refuse a demander audience a 1'ambassadeur d'Espagne, afin que celui-ci s'occupdt de lui trouver place pour passer a Jerusalem 1 . Depuis qu'il s'est familiarise avec le Flos sanctorum de Loyola, les saints mediateurs du ciel sont les seuls amis dont il aime les souvenirs, dont il sollicite et espere le secours. Attire une
i. Gonzalfes de Camara, n. 43.
vie tout evangelique, en partance pour le pays ou Jesus a prch 1'fivangile et choisi ses apotres, avec quelle devotion il s'agenouille et prie devant les restes de saint Marc, de saint Barthelemy et de saint Andre.
C'est a Venise une tradition de traiter les pelerins comme des hotes sacres. Le gouvernement, le conseil de Ville, s'honorent de s'occuper de leurs affaires et de faciliter leurs negociations avec les patrons des bateaux en partance 1 . Par le journal du Suisse Pierre Fussli et du strasbourgeois. Philippe Hagen, tous deux pelerins de 1523, nous savons que les rouliers de la mer ont une ame de marchands qui calcule au plus haut prix le profit des voyages en Terre sainte. Qui d'entre eux demande 26 ducats par passager, qui 40, 50, 60; sans parler des provisions de bouche et des fournitures de literie, que chacun doit se procurer a ses frais 2 .
Par ses entretiens avec ses futurs compagnons de voyage, Inigo put apprendre le charme de cette lutte au rabais avec de madrees gens de mer. Mais lui, n'avait pas d'inquietude : la Providence s'occupe de ceux qui ont tout abandonne pour 1'amour de Dieu. A la table du riche espagnol qui 1'hospitalise dans les derniers temps de son sejour a Venise, il avait la contenance accoutumee depuis Manrese. II gardait le silence, repondait brievement aux questions posees, ne prenait la parole que pour parler de Dieu, et il ne manquait jamais de le faire, a la fin du repas 3 . Comme ils etaient gens de bien, son hote et sa famille s'affectionnerent a lui. Le moment venu, ils lui procurerent une audience du doge. A 1'expose que lui
1. Nous avons le journal de route de deux pelerins de Jerusalem en 1523. Le journal de Pierre Fussli, fondeur de cloches a Zurich, a e'te' public 1 dans Zurcher Taschenbuch (1884, 146-193) par le D r Hermann Escher et M, Hermann Hirzel qui ont sign leur travail de leurs initiales. Le journal de Philippe Hagen, strasbourgeois, a 6t6 public 1 , avec trois autres relations, par Conrady (Vier rheinische Palaestinapilgerschriften, Wiesbaden, tSSz). Henri B6hmer a re'e'dite' le journal de Fussli, et utilise" celui de Hagen, par extraits, dans Studien zur Geschichte der Gesellschaft Jesu, Bonn, Falkenroth, 1914.