‹ Saint IrénéeChapitre 15 sur 181 · LA CONTROVERSE PASCALE I · texte numérisé non relu

LA CONTROVERSE PASCALE I

et qui date vraisemblablement du temps d'Irénée, nous fait toucher du doigt la foi ardente de ses ouailles : on y retrouve ce symbolisme cher aux premiers chrétiens qui voient dans Timage du poisson l'image même du Christ. Il serait étrange que Tespérance sacrée qui provoqua la crise montaniste n'eût pas fait frémir le pasteur qui guidait ces âmes.

Au temps du pape Victor (189-199), la controverse pascale menace de dégénérer en un schisme scandaleux. Les Asiatiques célèbrent la fête de Pâque le 14 nisan, les Romains le dimanche suivant; pour faire cesser cette dissidence, Victor convoque un peu partout des conciles régionaux, et, soutenu par eux, il somme les évéques d'Asie, présidés par saint Polycrate d'Ephèse, de se conformer à l'usage commun ou de renoncer à la communion ecclésiastique. Polycrate résiste, Victor se fâche ; tout est à craindre, lorsqu'intervient Irénée. Irénée soutient que le mystère de la résurrection doit être célébré le dimanche ; mais il avertit respectueusement Victor de ne pas excommunier des églises fidèles à la vieille tradition qu'elles ont reçue. La voix de l'évéque apaise la crise, conjure le schisme. On devine quel respect les vieilles traditions lui inspirent et qu'il chérit d'un même amour l'église de Rome et l'église d'Ephèse.

* L'origine asiatique de saint Irénée ajoute encore à l'importance que lui donne sa haute situation ecclésiastique et explique les sympathies qu'il témoigne

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aux églises d'Asie et aux prophètes d'Asie. La province romaine d'Asie forme avec Rome, au i*"" et au n* siècles, les deux pôles du monde chrétien; et c'est là que le Montanisme s'est propagé le plus rapidement, et c'est là qu'Irénée a vu le jour, sans doute aux environs de l'an 125.

Il ne semble pas s'être attaché particHlièrement à aucun évéque. Peut-être a-t-il voyagé de ville en ville, comme faisait Hégésippe, comme feront bientôt Clément d'Alexandrie, Julius Africanus et Origène, en quête des souvenirs qu'avaient laissés les Apôtres, saint Pierre, saint Paul, surtout saint Jean.

Quelques presbytres, quelques vieux évêques les avaient directement et personnellement connus, Polycarpe par exemple. Poly carpe est cet évêque de Smyme qui mourut martyr en 155 et qui était né au plus tard en 69 : il avait connu dans sa jeunesse les derniers contemporains des Apôtres et de Jésus- Christ, et c'est lui dont saint Irénée gardait, jusque dans sa vieillesse, l'image nette et vivante. « Je pourrais encore, dit-il à un de ses anciens amis, te dire le lieu où était assis le bienheureux Polycarpe lorsqu'il prêchait la parole de Dieu. Je le vois entrer et sortir : sa démarche, son extérieur, son genre de vie, les discours qu'il adressait à son peuple, tout est gravé dans mon cœur. Il me semble encore l'entendre nous raconter de quelle manière il avait conversé avec Jean et avec les autres qui avaient vu le Seigneur, nous rapporter leurs paroles et tout ce qu'ils

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avaient appris touchant Jésus-Christ, ses miracles et sa doctrine *. »

A sept reprises, Irénée parle d'un autre presbytre qui, s'il n'a pas été le disciple direct des Apôtres, « a entendu les enseignements de ceux qui les ont vus et qui ont été instruits par eux ». Ce presbytre dont il ne dit pas le nom, et qui était sans doute plus jeune que Polycarpe, combattait comme celui-ci les assertions de la Gnose.

Il est d'autres presbytres dont Irénée allègue encore le témoignage, sans jamais les nommer : il faut, sans doute, chercher en Asie, à Rome et à Lyon quelques-uns d'entre eux ; mais on peut affirmer sans crainte d'erreur qu'il puise souvent^ en pareil cas, au livre de Papias dont on a parlé plus haut. Papias était d'une crédulité sans bornes ; il avait recueilli des fables insensées parmi les traditions qu'il attribuait au Seigneur. Par bonheur, Irénée a plus de critique : c'est tout au plus si nous trouvons chez lui deux ou trois histoires qui rappellent, par leur couleur, les fables du bon évéque d'Hiérapolis*.

Le soin que met Irénée à recueillir les traditions ne lui fait pas dédaigner les livres. Irénée est un grand liseur ; la littérature biblique et la littérature grecque ont formé son esprit.

Irénée connaît les deux Testaments comme saint Paul connaît l'Ancien ; c'est par la Bible qu'il pense,

1. Lettre à Florinus, P. G., 7, 1338. — Cf. notre Saint Irénée, (Lecofifre), p. 58.

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à travers la Bible qu'il sent : toute idée, toute image qui naît en lui semble d'abord éveiller tout un monde de souvenirs qui viennent directement de la Bible. Le nombre des citations bibliques qui se rencontrent dans son œuvre est très considérable; et l'on s'aperçoit que les écrits de saint Paul et de saint Jean lui sont particulièrement familiers. Il est clair que la Bible lui fournit la substance et la forme de sa pensée ; sa doctrine n'est que l'explication de sa foi. — On ne doit pas oublier, du reste, afin de s'expliquer l'étendue de cette influence et aussi d'en mieux comprendre la nature, qu'Irénée pratique la même méthode allégorique que tous ses contemporains : il est accoutumé à chercher dans les faits de l'histoire sacrée àes figures plus ou moins transparentes de tous les événements humains.

Mais ce grand ami des Livres Saints n'est pas brouillé avec la littérature grecque. Il cite volontiers Homère et Hésiode, Pindare et Stésichore, Sophocle et Esope. Il connaît les philosophes. Thaïes, Anaximandre, Anaxagore, Démocrite et Epicure, les Stoïciens et les Pythagoriciens ; surtout il connaît Platon et sa doctrine du monde sensible, image et reflet du monde éternel. S'il ne parle pas d'Aristote, et si le seul mot qu'il dise du Péripatétisme ne marque pas qu'il en ait compris l'importance et apprécié la grandeur, c'est qu'il obéit aux mêmes tendances que ses contemporains : l'éclipsé de l'Arislotélisme commencera seulement de cesser lorsque paraîtra, bientôt du reste, Alexandre d'Aphrodisias.

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Naturellement Irénée a lu ces philosophes chrétiens qui s'appellent Justin et Théophile, et peut-être Méliton. Il connaît avec précision Thistoire de la pensée grecque dans la mesure où elle intéresse le mouvement de la pensée contemporaine.

Irénée se méfie de la spéculation abstraite, comme beaucoup de ses contemporains : au temps de la « révolution religieuse » qui prépare Tceuvre du Christ, l'Hellénisme lui-même se détourne de la pensée discursive * et renonce à chercher la vérité. Sextus Empiricus est un contemporain d'Irénée. — Mais le Grec qu'il est et qu'il reste se reconnaît à son savoureux bon sens, à son amour du fait concret, du détail précis, à son horreur des songe-creux. Tel passage, où il se moque des Gnostiques, rappelle les railleries qu'aux Sophistes lançait Socrate ; et il nous donne de bonnes preuves de perspicacité, de méthode et de sens critique '.

Si c'est un esprit grec, c'est aussi une âme profondément chrétienne. Il y a quelque chose qui le caractérise mieux que son horreur des songe-creux, c'est la profondeur de sa foi ; il est possible que, à la différence de saint Justin, il ait sucé cette foi avec le lait. Cette foi profonde, mère de ces vertus qui l'ont fait distinguer des Lyonnais, suscite en lui, lorsqu'il est devenu évêque, un sentiment très vif de sa responsabilité sacerdotale : s'il écrit contre les Gnostiques, c'est crainte que « les brebis soient

I. Cf. notre Avenir du Christianisme y I, (3® éd.) p. bi. 3. Cf. notre Saint Irénée, (Lecoffre), p. 66-67.

i8 l'ennemi-né du gnosticisme

déchirées par les loups ». Seulement, cette vigilance que les hérétiques commandent n'empêche pas leur adversaire de les aimer, comme fera Augustin, et de prier pour eux. On croit parfois saisir chez saint Irénée comme un reflet de cet anaour qui embrasait saint Paul ; c'est lui qui disait un jour cette parole exquise et profonde, digne de T Apôtre : « Il n'y a pas de Dieu sans bonté, Deus non est cui bonitas desit, »

La profondeur de cette foi chrétienne, les tendances positives de cet esprit grec expliquent, comme l'origine asiatique d'Irénée, ses tendances montanistes. Le Montanisme dérive des vieilles traditions apocalyptiques des Juifs et des jeunes traditions eschatologiques des Chrétiens. L'attente du Roi-Messie qui dompte les nations s'est combinée avec l'espérance qui soutenait les amis de Jésus : l'Eglise est le nouvel Israël où Dieu agit aujourd'hui, comme il agissait autrefois, et qui prépare, dans la pénitence et la prière et l'apostolat, le retour triomphant du Christ et l'avènement de la Jérusalem céleste; les faits miraculeux du passé sont un sûr garant des faits merveilleux que va déployer l'avenir. Comme le Gnosticisme s'absorbe dans l'idée, le Montanisme s'absorbe dans l'histoire : c'est la spéculation abstraite qui anime l'un, ce sont des souvenirs passionnément revécus qui soulèvent l'autre : l'un est la contradiction vivante de l'autre. Parce que saint Irénée inclinait au Montanisme, il était prédestiné à combattre le Gnosticisme.

LA POLÉMIQ.UE d'iRÉNÉE I^

La doctrine de saint Irénée

La doctrine que saint Irénée oppose aux Gnostiques nous est imparfaitement connue parce que, de ses nombreux ouvrages *, un seul nous est parvenu, la Fausse Gnose démasquée et réfutée *. On peut néanmoins indiquer le principe de sa critique négative et les fondements de sa théologie.

Le Gnosticisme tendait à couper Jésus de l'histoire ; Teffort d'Irénée ira naturellement à Vy réintégrer. Encore que la discussion dialectique Tamuse, et qu'il prenne un évident plaisir à suivre les conséquences des thèses panthéistes et dualistes et à les réfuter par là, il a hâte de descendre sur le terrain des faits et de confronter avec les témoignages des Apôtres et les textes de l'Ecriture les assertions de la Gnose. Le lecteur de ce volume pourra s'en convaincre tout à l'aise. Qu'il suffise ici de signaler le fait.

1. Cf. la liste de ces ouvrages dans notre Saint Irénée, {Lecoûre), p. 96, n. I.

2. Ouvrage écrit au temps du pape Eleuthère 175-189, et qui nous est parvenu dans une vieille traduction latine. Sur ses origines, cf. op. cit., p. 71-81. Irénée utilise les traditions des presbytres qui ont connu les Apôtres, tel saint Polycarpe ; celles des presbyties qui sont les élèves de leurs disciples ; celles qu'a recueillies Papias, vers 150; — il utilise certains ouvrages de Justin, de Méîiton, et d'autres apologistes du Christianisme ; — il utilise enfin les traités gnostiques qu'il a pu se procurer.

20 LA MÉTHODE d'iRÉXÉE

Les mêmes tendances positives apparaissent encore dans l'organisation de la théologie dlrénée, qu'on en considère la méthode, l'idée centrale ou les théories secondaires *.

Ii"énée reconnaît à la raison le pouvoir de découvrir l'existence de Dieu ; mais il se méfie d'elle et commente avec amour le mot de l'Apôtre : Scientia inflaty char it as autem œdificat. Aussi tend-il d'instinct, si je puis dire, à organiser une méthode si ferme et si positive qu'elle rende impossibles ces écarts d'imagination et de pensée qui ont perdu les Valentin et les Basilide; de là, sa théorie du Mystère, sa théorie de l'Ecriture, sa théorie de la Tradition.

Le mystère borne la pensée de l'homme. Parce que, dans l'ordre de l'être, celui qui a été fait est inférieur à celui qui n'a pas été fait et qui subsiste toujours le même, une infériorité du même genre subordonne encore l'homme, dans l'ordre de la science, à celui qui n'a pas été fait, et elle l'empêche de scruter toutes les causes. « Ce n'est pas de toi que tu tiens ton être, ô homme ! Tu ne coexistais pas toujours avec Dieu comme son propre Verbe... Laisse donc ta science à sa place...; n'empiète pas sur Dieu, tu ne pourrais pas passer... : ton créateur est indéterminable... »

Comment s'en étonner, du reste? Que de choses ne comprenons-nous pas ! « Que dire, en effet, si

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